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jeudi 5 septembre 2013

Georges Perec, énumérer le réel

Georges Perec, Tentative d'épuisement d'un lieu parisien. Christian Bourgois éditeur.
Les 18, 19 et 20 octobre 1974, à diverses heures du matin, de l'après-midi ou en soirée, Georges Perec, écrivain français, a décrit ce qu'il voyait. L'endroit choisi: la place St Sulpice, à trois postes d'observation, le tabac St Sulpice, le café de la Mairie et sur un banc.
Place St Sulpice 2012
 Google Street View

« Mon propos dans les pages qui suivent est de décrire  ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance: ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. »
Le quatrième de couverture est trop lyrique:  « un regard,une perception humaine, unique, vibrante, impressionniste, variable, comme celle de Monet devant la cathédrale de Rouen. Les mille petits détails inaperçus qui font la vie d'une grande cité. »
Non, c'est juste une contrainte et un exercice amusant et/ou ennuyeux. Tout le monde peut le faire et peut apporter sa perception des choses, du décor. Mais c'est lui qui en a eu l'idée.
Ce qui me reste de ce très court texte: une impression de monde en mouvement (les autobus, les pigeons, le temps), une France de 1974 avec divers détails disparus, l'humour de Perec, je l'imagine avec sa grande barbe et son air amusé derrière la vitre d'un café. La fatigue de l'énumération entraîne une sorte d'ironie, de lâcher-prise.

Je me suis amusé à noter ce qui n'existe plus, ce qu'on ne verrait plus de nos jours.

  • L'ORTF n'existe plus, on ne voit plus guère de méhari, on dirait SDF plutôt que clochard, et ils consomment au moins autant de bière fortes que le vin rouge à la bouteille. 

vélomoteur, vélosolexbaudruche bleue, boîte de Ripolin.
- On ne voit plus d'hommes à pipes et à sacoches noires. On les dirait sortis d'un album de Tintin, d'ailleurs, quand il voit tel chien, Pérec note: un chien genre Milou.
- Les deux-chevaux sont aujourd'hui devenues des objets de curiosité alors qu'elles sont tellement nombreuses que l'écrivain note "hantise des deux-chevaux vert pomme". L'autre voiture dominante: les DS, elles aussi disparues. Et l'Autobianchi Abarth, et la Yamaha 125 rouge.
- Il n'y a plus de vespas, de triporteur des postes, de flic à vélo, d'agent à képi, de grand-mère gantés, de grand-mère à cape qui font la tournée avec leur tronc pour la Journée Nationale des Personnes âgées. Et ceux qui ont déjà donné se signalent par leur petit écusson de papier.
- Mais il y a toujours des japonais photophages, sauf qu'ils ne sont plus les seuls maintenant, tout le monde prend des photos. Quand on pense que Flick'r n'existait pas à l'époque... Cela donne le vertige: que sont devenues toutes ces photos de Paris qui ont éclos au Japon il y a 40 ans ?...
- Il voit Jean-Paul Aron, Paul Virilio et l'agent de police n°5976 qui offre une certaine ressemblance avec Michael Lonsdale (qui lui existe toujours, chouette !)
- On ne dit plus aubergines pour désigner les contractuelles.
Voilà, en écrivant ce billet, je me rends compte à quel point ce court texte réveille des souvenirs, un peu comme un monde déshydraté qui se mettrait à regonfler... La mise en contact des mots avec une mémoire réveille des images, un monde sort de ce livre, comme un manège qui se mettrait à vivre, un peu comme à la fin du film Playtime de Jacques Tati.

2 commentaires:

  1. Ce qui perdure, hélas, c'est l'orthographe fautive du nom de notre cher Perec... Cet accent convient à Marie-Josée, pas à Georges !

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    1. Oui, c'est vrai tiens, je n'avais jamais fait attention à ça. C'est corrigé ! Merci de votre commentaire.

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