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samedi 23 mars 2019

Le meurtre du Commandeur, livre 2


Le Meurtre du Commandeur, livre 2, la métaphore se déplace, de Haruki Murakami. Traduit du japonais par Hélène Morita, avec la collaboration de Tomoko Oono. 


Nous reprenons l’histoire là où nous l’avons laissée: un narrateur, peintre de métier, s’est mis en retrait de la société après la séparation d’avec sa femme. Il habite une maison sur une colline qui a appartenu à un grand peintre mourant. Il rencontre régulièrement son « voisin de colline », le mystérieux Menshiki, un quinquagénaire à la belle chevelure blanche, incarnation de la maîtrise de soi. Autour d’eux, des évènements surnaturels se produisent, une clochette qui sonne dans la nuit, un personnage qui sort d’une toile...
Vient le deuxième dimanche de pose de Marie, accompagnée dans la petite Prius par Shoko, sa tante qui l’élève...

Les journées du narrateur sont toujours chroniquées dans leur banalité, préparation des repas, heures de sommeil et de repos, temps consacré à la peinture et aux progrès de son monde intérieur ( il donne envie de se mettre à dessiner), rendez-vous avec ses voisins ou son ami Masahiko où il peut prendre des nouvelles de son père le vieux peintre. Il y a quelque chose de curieusement apaisant dans la lecture. Cela tient au ton tranquille et descriptif du narrateur qui semble accorder la même minutie à la dégustation d’une daurade qu’à l’émotion suscitée par l’apparition d’un fantôme. En refusant les émotions faciles du thriller, l’écrivain nous imprègne de ses images comme un peintre qui donne la dernière touche de couleur. 

L’intrigue avance par petites touches, une rencontre entre Menshiki et les deux femmes, une liaison cachée qui se  noue. Et soudain un personnage disparaît, le roman peut accélérer dans son final. Il bascule dans le fantastique des mondes parallèles et du temps aboli. 

C’est un roman qui relie les choses entre elles et les entrecroise peu à peu pour que la lumière surgisse. Des évènements du passé font sens dans le présent ( une femme tuée par un essaim d’abeilles, une petite fille qui se glisse dans un trou à l’intérieur d’une grotte, un japonais qui participe à un complot contre Hitler...). Les personnages sont des êtres qui cherchent des cachettes secrètes qui sont à la fois refuges et cachots. Qui se laissent enfermer pour mieux ressurgir à la lumière. Les couloirs mystérieux deviennent des goulots d’étranglement. Le fantastique de Murakami fait émerger les peurs et les envies mythologiques de l’enfance, tunnels qui communiquent mystérieusement entre eux, passages secrets et raccourcis dans les forêts, belle maison moderne et chambre de Barbe-Bleu. Quand au meurtre du titre, on comprend à la toute fin. 

C’est un roman qu’on referme avec un petit sourire, le regard vague, flottant au loin vers des collines imaginaires, des villas blanches et vaporeuses, des forêts au sanctuaire de pierre. Attention, la petite clochette va tinter, mais était-ce dans la réalité ou dans le rêve ?

jeudi 21 mars 2019

Propagande, David Colon

DAVID COLON   PROPAGANDE, LA MANIPULATION DE MASSE DANS LE MONDE CONTEMPORAIN   (Belin) 2019 


Une formidable synthèse de tout ce qui est manipulation dans notre monde contemporain. L’auteur balaie l’histoire du XXè siècle en ayant assimilé la littérature sociologique et les connaissances sur le sujet. 
La propagande est tellement intégrée à nos vies qu'on ne la voit plus. Ce livre nous fait prendre conscience de tous ces messages que nous gobons à longueur de journée et qui, inconsciemment, dictent notre conduite...En réveillant notre esprit critique, il constitue, à sa manière, un petit guide d’auto-défense intellectuelle. 


La propagande est un produit de la démocratie. Elle s’adresse à un public plutôt éduqué à qui elle donne un cadre explicatif. Elle occupe le terrain et les esprits. Au cours du siècle, elle va s’enrichir de la recherche dans les sciences humaines et cognitives et profiter de chaque medium, de l’imprimerie (affiches) à internet (fakes news, les réseaux sociaux et leurs bulles de filtre) en passant par la photographie (du Leïca au smartphone), le cinéma (de Naissance d’une nation à Top Gun).

1906. Un train de la Pennsylvania Railroad déraille. 53 passagers sont tués. Nous sommes aux tous débuts du chemin de fer. Au lieu de dissimuler les faits, la compagnie fait appel à une des toutes premières agences de communication, Parker & Lee, qui les incite à la transparence et « pose les bases de la communication de crise »...C’est le début des professionnels des relations publiques. 
1917. Les Etats-Unis entrent dans la Première guerre mondiale. Il faut convaincre un peuple isolationniste de soutenir l’effort de guerre. Création de la Commission d’information publique, dite Commission Creel. 

Ensuite...
Trois hommes de l’ombre auront une influence méconnue sur notre civilisation contemporaine: 
Edward Bernays est le plus connu et le plus cité tout au long du livre. Celui qui organisera une campagne victorieuse pour que les femmes puissent fumer dans l’espace public.
Walter Lippman invente le stéréotype (nous n’avons qu’une vue parcellaire du monde et nous le réduisons à un stéréotype) et la fabrique du consentement. 
Harold Lasswell qui a compris qu’il faut contrôler les techniques de communications qui peuvent modifier notre vision du monde. Comme l'écrit Tocqueville: 
Il n'y a qu'un journal qui puisse modifier au même moment dans mille esprits la même pensée. 

Les techniques américaines de propagande fascineront Goebbels qui s’en inspirera. David Colon l’affirme: la propagande est l’outil déterminant qui propulse les nazis au pouvoir.  L’esthétisation de leur campagne, les torches flamboyantes, le son du tambour, arriver en avion, un slogan court et efficace, un symbole facilement reconnaissable, l’exaltation des foules par les chants, leur confère cette impression d’une force irrésistible. 
Au même moment en Allemagne, Serge Tchakotine a pris la mesure du danger propagandiste organisé par Goebbels. Il invente un symbole, les Trois flèches qui s’oppose et permet de couvrir sur les murs la svastika lévogyre, des slogans mais il est trop seul et peine à convaincre. 
 Il écrit Le viol des foules par la propagande politique. 

Après la seconde guerre mondiale, les États-unis continuent à être précurseurs, la propagande politique est utilisée à grande échelle, pour les élections de présidents.

Dans l’espace public, le consumérisme se développe, il faut vendre le surplus de production. Pour cela, on va utiliser les connaissances en psychologie pour générer des besoins chez les citoyens transformés en consommateurs. Et, plus tard, la manipulation prendra la forme d’un lobbyng agressif pour empêcher les lanceurs d’alertes de lancer leur message (sur les méfaits du sel, du sucre, du tabac). Cette invention des besoins va loin, jusque dans l’industrie pharmaceutique avec l’accent mis sur les dangers du choléstérol...
Les journaux dépendent d’annonceurs puissants, les journalistes sont précarisés. D’ailleurs en France, 10 milliardaires détiennent les principaux médias. Ils peuvent décider d’amputer un journal récalcitrant d’une mâne publicitaire (exemple de Bernard Arnauld/LVMH et Le Monde).

Les sciences sociales et cognitives apportent de précieuses informations sur les pulsions de l’âme humaine. Il s’agit de manipuler sans en avoir l’air. On distingue 4 pulsions: 
parentale
sexuelle
alimentaire
violence

4 types de leviers: 
la vertu
le rejet
l’autorité
la conformisation

Ernst Dichter a la conviction que les actes d’achat reposent sur des motivations symboliques liées aux propriétés symboliques d’un objet (118). Louis Cheskin s’est consacré au rôle de la couleur, des emballages et a mis en évidence le transfert de sensations opéré chez les consommateurs, de l’emballage au produit (119). 
Page 150, David Colon décrit aussi les 7 techniques les plus courantes de la propagande: l’injure, la banalité, le transfert, le témoignage, l’appel aux gens ordinaires, l’empilement de cartes et l’effet du train en marche. 

Dans les années 60, le fameux Stanley Milgram se désole: les gens se soumettent trop facilement à une figure d’autorité. Le coût de l’obéissance est moins élevé que celui de la désobéissance car on ne se sent pas responsable: on n’a fait qu’obéir...Lien: Expérience de Milgram.

L’auteur étudie chaque medium en détail: 
- La photographie objective le réel et semble plus authentique qu’un simple dessin, même si on peut facilement la retoucher. Une iconographie se développe, les images s’inspirent les unes des autres. 
Elle devient de plus en plus légère et accessible et devient l’arme du faible dans les guerre grâce au smartphone. 
- Le cinéma est très tôt un outil de propagande, de Naissance d’une nation, en passant par Léni Riefenstahl ou aux documentaires de Capra pour l’armée américaine. Dans les années 50, le code Hays et son puritanisme dicte les conduites sociales. 
- La télévision. En France on va passer d’une ORTF aux ordres du pouvoir (Peyrefitte qui se vante d’avoir des sonnettes dans son bureau pour convoquer les directeurs de chaînes) à la dictature de l’audimat des chaînes privées. Il s’agit de vendre du temps de cerveau disponible. Mais, en insistant sur les faits divers, on en vient à fausser le résultat d’une élection: en 2002, le thème de l’insécurité repris à outrance favorise Le Pen au second tour et l’élimination du candidat socialiste...Et le lecteur de taper le nom de Paul Voise sur un moteur de recherche, pauvre vieil homme passé à la postérité. Propagande de l’audimat...

C’est un livre qui fourmille de tellement de détails, d’anecdotes et d’informations historiques qu’on en sort étourdi. Des images surgissent à notre insu et se téléscopent: une publicité des années 50 pour promouvoir les robots ménagers et la femme au foyer en Amérique, la « Cave » de Chicago où 66 000 machines et 50 data analyst oeuvrent à la réélection d’Obama en 2014, le visage éructant de Trump reprend sans vergogne les canulars, court-circuite les médias traditionnels avec twitter mais bénéficie du ciblage précis d’informations tirés d’utilisateurs de Facebook. Hitler: Peu importe qu’on vous traite de polichinelle ou de criminel, l’important c’est qu’on parle de vous.  
On reste sidéré par le cynisme de certains dirigeants politiques. Comme si l’histoire bégayait : en 1965, alors qu’on sait que la guerre du Vietnam ne peut être gagnée, ce qui compte pour l’administration Johnson c’est de convaincre l’opinion publique. Il faudra le courage des journalistes des Pentagon Papers pour dévoiler l’affaire. En 2003, c’est l’affaire des produits chimiques soi-disant détenus par l’Irak...Même quand la vérité éclate, le mal est fait: le livre note que notre esprit croit plus facilement à un mensonge argumenté qu’à la vérité...
Je sors de chez moi. Dans la rue, les panneaux publicitaires qui me dominent de la taille me vantent les produits d’une chaîne de restauration rapide.
 Dans le bus, des petites affichettes s’adressent à moi « Je suis en mode détente » « Je suis en mode actif » et je pense au Nudge, cette technique de manipulation douce pour inspirer la bonne décision et qui s’appuie sur des biais cognitifs aux effets prouvés (p.137).

 Je marche en me posant des questions: quels sont les moments où j’ai eu peur d’avoir l’air idiot parce que je ne portais pas les bons vêtements ? Qu’est-ce-qui provoque en moi la jalousie sociale ? Est-ce-que je ne ferais pas preuve de conformisme social ? Quelle est la mauvaise décision dans laquelle je persévère parce que j’y suis engagé ?
Ils ne sont pas si courant les livres d’histoire qui vous apportent un tel décryptage du monde, dans un style clair et bien écrit. 

mardi 12 février 2019

Fernand Knopff au Petit Palais


Petit Palais l’Expo Fernand Khnopff


« On n’a que soi », cette devise, Fernand Khnopff l’avait gravé sur un petit autel dédié à Hypnos dans la maison qu’il s’était fait construire . Nous voyons des plans. Elle a été détruite en 1930. 
 Il vivait dans cette maison-atelier en artiste solitaire. Lui rendre visite était apparemment une expérience des sens, entre la musique de Shumann et des diffuseurs de parfums. 
L’exposition nous propose des stèles audio-olfactives qui recréent son univers. 



Puis le visiteur s’arrête devant les tableaux. Des paysages lisses et immobiles, qu’on ramène à soi. Ce pont dans une campagne verte, immobile, il a un air de familiarité avec un pont qu’on connait. Cet alignement d’arbres sur un fond obscur rend la forêt mystérieuse et fantastique. Et ce garde-chasse de profil dont la silhouette est parallèle au tronc d’arbre derrière lui, il est immobile pour l’éternité, confondu à la nature. 




Le visage emblématique de l’oeuvre de Khnopff, c’est celui de Marguerite, sa soeur. Androgyne, longiligne, elle sera son modèle préféré. On la retrouvera dans Des caresses, ou l'Art, ou le Sphinx (1896), son oeuvre la plus connue présente ici. Sur d’autres tableaux, c’est une figure féminine strictement habillée d’une longue robe blanche, gantée, empreinte de mystère et d’intériorité. 
Sur le pastel Memories, trop fragile pour être déplacé, ce sont 8 photos de sa soeur munie d’une raquette de tennis, qui ont servi à la composition. Il prenait beaucoup de photos, bien que ne sentant pas un spécialiste. Le modèle prenait plusieurs poses, avec des gestuelles particulières. Ensuite le peintre pouvait se concentrer sur le drapé du costume et les accessoires du décor. 
C’est aussi à partir d’une photo qu’il a peint le portrait de Marguerite Landuyt, la jeune fille qui regarde sur le coté. 
D’autres portraits représentent des enfants aux mines graves comme des adultes, aux regards fixes, scrutateurs. 



Autre méthode originale, moderne, de Knopff : faire reproduire en photo ses oeuvres
par Alexandre (le photographe bruxellois Albert-Edouard Drains). Ensuite, il pouvait rehausser au pastel ou à la craie ses oeuvres, se les réappropriant et les mettant en vente. 
Une salon adjacent peint en bleu reproduit une sorte de cabinet symboliste. Les visages de Mallarmé, le frère cadet de Knopff, Georges Rodenback sont affichés. Une bibliothèque est reconstituée. Un cercle jaune sur le sol et neuf tabourets bleu. Des photos de Bruges en noir-et-blanc des frères Neurdain, une ville qui exerce une grande fascination chez Khnopff. Les photos illustreront le roman Bruges-la-mortes de son ami Georges Rodenbach. Ce choix novateur en fait un des premiers « récits-photos » qui préfigure Nadja d’André Breton. 

On prend plaisir à déambuler au-milieu de ces toiles énigmatiques dotée d’un calme hypnotique. On essaie de comprendre son influence sur le surréalisme, sur Klimt et Magritte. On s’assied pour rêver...Un jour, on ira à Bruges, ce sera l’automne, il fera humide et du brouillard s’élèvera des canaux. Alors, on repensera à Fernand Knopff et à sa femme sphinge...




Explose ton score au lycée !

Eric Gaspar   Explose ton score au lycée ! (Belin éducation) 12,40 euros. 




Son précédent livre Explose ton score au collège a eu beaucoup de succès, alors Eric Gaspar, professeur de mathématique, a élaboré une suite à destination des lycéens. Sous ses dehors modestes et ludiques, ce livre de 140 pages s’adresse à tous. 
Dès la préface, il partage son enthousiasme pour les neurosciences qui permettent d’apprendre à mieux apprendre, à mieux mémoriser. La plasticité du cerveau est une propriété de chacun, ce qui fait qu’aucun déterminisme, aucun fatalisme ne doit nous empêcher de progresser. 
« Pour le cerveau, chaque connaissance s’apparente à un chemin de randonnée: plus il est emprunté souvent et plus il se creuse, devient solide et permet de l’emprunter à grande vitesse. Il ne disparaîtra pas à la première pluie ou parce que personne ne l’aura emprunté pendant une semaine. Par contre, si on ne l’emprunte pas assez souvent, les hautes herbes recouvrent le chemin, ce qui se matérialise pour le cerveau par des connexions neuronales qui s’affaiblissent, s’affinent et disparaissent. C’est l’oubli. »

Dans la première partie, il met en garde les lycéens : le multitâche est un mythe, on ne peut pas parler en même temps avec son voisin et suivre la théorie du professeur. Et, chez soi, le fait de consulter un sms ou une notification de réseau social détourne l’attention qui met ensuite 45 secondes pour revenir sur la leçon.  Il donne des tests à faire pour ressentir ça dans sa tête, par exemple une suite de lettre, une suite de chiffres et comparer le temps qu’il faut. Ou un texte à trous pour faire comprendre ce que provoque un début d’inattention.  Chaque exercice est suivi d’une explication neuroscientifique qui détaille ce qui s’est passé dans notre cerveau. Par-exemple le fait que nous avons plusieurs types de mémoires qui perdent des informations entre elles. 

Il donne deux astuces pour être bien concentré en cours: fixer le professeur et ne pas hésiter à souligner, encadrer, colorier son cours (activité automatique qui sollicite la mémoire procédurale). 

Avec un autre exercice Tentez le maximum de questions, il souligne l’importance de se lancer dès le début d’un exercice, ce dynamisme permet de détecter les difficultés dès le début et l’importance de se confronter soi-même aux maximums de questions avant d’avoir les réponses. 

Dans le chapitre Etre capable de switcher d’une capacité d’attention à une autre, il va se servir de photos de joueurs de tennis pour nous faire comprendre que nous avons plusieurs types d’attention, selon son étendue, large ou étroite, sa direction, interne ou externe. C’est un chapitre qui demande de la concentration pour le comprendre ! 

C’est justement en switchant de style d’attention que les joueurs de tennis arrivent à jouer des matchs de parfois 5 h, ce qui serait impossible énergétiquement parlant, s’ils restaient dans le même style d’attention du début jusqu’à la fin du match. Depuis l’avènement des neurosciences, ce que les joueurs faisaient de manière instinctive fait l’objet d’un véritable travail conscient...

Dans le chapitre Commencer un raisonnement, nous allons dans le passé pour savoir ce qui précède la question posée. 

Dans la partie Se souvenir sur le long terme, il montre (toujours avec de nombreux tests) à quel point le dessin est utile pour encoder l’information. Et, à l’aide de la courbe de l’oubli, l’importance de la répétition espacée pour solidifier un apprentissage en mémoire. 

Un exercice que j’ai beaucoup aimé et qui m’a stimulé intellectuellement est celui qui démontre la puissance de l’indice récupérateur en se servant du texte de Proust sur la madeleine. Il le découpe en paragraphes, nous surlignons le mot le plus important ou celui qui nous émeut le plus. Puis nous cachons le texte et essayons de raccorder le maximum d’éléments à propos de ce paragraphe. Notre cerveau nous surprend alors par sa capacité à se souvenir et à reformuler. 

Ensuite il nous persuade que les fiches en format paysage, bien aérées et personnalisées, sont plus efficaces que les petites fiches bristol recto verso écrites à la verticale. Et c’est encore mieux si on utilise un croque-note (J’apprends à construire des croque-notes). Mis bout à bout en forme de narration chronologique, ils pourront servir de storytelling.

S’intéresser au cerveau, ça veut dire donner les bonnes raisons à un ado de bien dormir en lui montrant que le sommeil nettoie son cerveau et pourquoi en réalité un rêve ne dure que quelques centièmes de secondes...Et lui expliquer les raisons de son stress, comment lutter contre la procrastination etc...

Mon avis: même pour un adulte éclairé, cultivé, ce petit livre qui fourmille d’astuces mérite de rester à notre chevet et d’être exploré, picoré, glané. Nous pouvons l’utiliser dans notre quotidien: Mooc, apprentissages de nouvelles compétences, avoir une meilleure mémoire, une meilleure organisation...Mais ce que j’ai préféré, c’est ce sentiment sportif, presque physique de pouvoir exploiter son cortex au maximum de ses possibilités. Ces données neuroscientifiques sont universelles. 
Est-ce que ça aurait changé ma vie de lycéen ou d’étudiant ? C’est une énigme. C’est le mystère de la volonté, de l’inconscient, de la maturité. Pourquoi, à un moment donné dans sa vie, on fait les choses ou pas. Ne pas oublier comme le dit l’auteur que « Sans inhibition volontaire, ce seront toujours les satisfactions immédiates qui seront choisies par le cerveau. » 



vendredi 1 février 2019

La marche qui soigne


Jacques-Alain Lachant  La Marche qui soigne (petite bibliothèque Payot santé)


Une patiente: « Je suis présente à l’immédiateté, plus chez moi et moins préoccupée dans la relation à l’autre, par l’image que je renvoie. Je vais plus à l’essentiel. Le déclic s’est produit au moment où j’ai réussi à poser le pied au sol correctement. J’ai commencé à aller vraiment mieux lorsque j’ai pu agripper le sol avec les orteils. »

Agripper le sol avec ses orteils, se concentrer sur la propulsion du pied arrière, utiliser les mains comme des antennes perceptives, porter le regard au loin,  bien sentir l’espace qui nous entoure et prendre conscience de sa verticalité, oui, la marche n’est pas un mouvement aussi banal qu’on le pense...

Jacques-Alain Lachant, ostéopathe et responsable de la consultation sur la marche à la clinique du Montlouis à Paris, nous parle de sa longue expérience d’accompagnement des patients. Dans l’exercice de son métier, il peut passer des journées entières debout sans fatigue. Parce qu’il est dans le mouvement, dans une marche dynamique. 
Son expérience de thérapeute l’a conduit à nommer marche portante la rééducation/reprogrammation de certains de ses patients en souffrance. 

Il donne d’abord l’exemple de cet homme, coureur entraîné, qui se déplace difficilement et comment il a corrigé sa posture, séance après séance. Une femme témoigne de comment elle a réappris à marcher après toute une vie de douleur. Une autre femme, linguiste, analyse le langage: « portez vous bien » et ses multiples sens: aller bien, porter son corps, continuer à avancer...
Seul, nous apprenons à marcher. Le bébé se met debout, se dandine et se met à marcher, sous le regard et les encouragements de ses parents qui font confiance à la nature. Lachant dissèque âge par âge cet apprentissage. L’enfant ne devient vraiment marcheur qu’à l’âge de 7 ans. 
Et, à l’autre bout de la vie, la chute au cours de la marche est une principale cause de mortalité chez les vieillards. L’apprentissage de la marche portante peut y remédier. 
De même,il explique quels bienfaits elle peut apporter à des sportifs, des artistes lyriques, des danseurs. 

L’ostéopathe formé à l’haptonomie pose sa main sur le sacrum du patient et ils marchent ensemble, essayant de ressentir leur verticalité. Ce sont des choses subtiles dont il faut prendre conscience : mieux sentir ses orteils permet de sortir d’une marche talonnante traumatisante, on ressent le léger tonus abdominal qui redresse le corps et le regard se porte au loin. Imprégné de psychanalyse mais aussi de la méthode Feldenkrais, Jacques-Alain Lachant observe attentivement l’attitude et les déplacements de ses patients et il les appréhende dans leur unité psychosomatique, se demandant quel manque dans l’enfance, quel traumatisme a pu dérégler leur marche. 

Il y a cette femme à qui il dit de se concentrer sur ses mains et le miracle s’accomplit. 
Subitement, la regardant marcher, je lui demande de s’arrêter et, aussitôt, je lui dis ceci: « Vous allez utiliser d’abord vos mains pour marcher, comme si c’était vos mains qui allaient commander à votre corps, inviter le reste du mouvement de marche.»Ce que je vois me comble d’émotion: Suzanne se déplace totalement et normalement dans un joli mouvement harmonieux et fluide. 

Il y a ce torero dans l’arène: ses jambes ne veulent plus le porter. Le corps ne peut plus suivre l’esprit qui ne veut plus mettre à mort. Il y a Giacometti, le sculpteur de l’homme qui marche, ses problèmes, ses dépressions. 

C’est le beau petit livre d’un humaniste cultivé qui n’hésite  pas à aller dans la digression. 
Si j’ai voulu lire ce livre, c’est parce que je marche beaucoup, tout le temps. Par nécessité, au travail, à la salle de sport sur tapis de course, en randonnée, en marche nordique. Rares sont les journées où je n’ai pas fait mes 10 000 pas. J’ai voulu mieux comprendre cette marche qui soigne, cette marche qui sauve...Et je dois reconnaître qu’il m’a permis encore d’affiner, de perfectionner, de varier ma façon de marcher. Bouger les dix orteils et prendre conscience de leur mobilité et de leur faculté d'amortissement malgré leur maigre force. Sentir comme la position des mains ou le mouvement des bras a une influence sur la vitesse de la marche. D'ailleurs on se rend compte que ce sont en quelques sorte les gouvernails de notre corps, ses pointes les plus exposés qui le hâlent dans l'espace. 



dimanche 20 janvier 2019

Je ne suis pas un héros, Eric Ambler


Je ne suis pas un héros,  Eric Ambler (Rivages/Noir) traduit par Simone Lechevrel, 1938. 


Un accident, vraiment ? Par une nuit de brouillard, à Milan, un citoyen britannique (Ferning) est écrasé par une voiture. Le lecteur a tout vu: l’homme était suivi, la voiture lui a foncé dessus. Puis elle a refait un passage pour l’achever !

Ainsi débute cette histoire qui se passe en 1937. Le remplaçant du mort se nomme Nicky Marlow. Ingénieur, parlant italien, il se sent contraint pour échapper au chômage de s’expatrier en Italie pour prendre la direction d’une filiale de machine-outils, Spartacus. Problème: l’agence Spartacus fournit des machines destinées à la fabrication des obus. Nous sommes en 1938 et, en Europe, des bruits de bottes se font entendre...

« Les peuples tremblent, l’Amérique s’inquiète, le monde, désorienté, s’effraie. Quelque chose doit craquer, quelque chose va craquer...Si le bloc tient, le reste s’effondre. Les nations dites démocratiques le savent. Elles multiplient leurs efforts, mais les événements les dépassent, et le monde court à la guerre. Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse se préparent pour la charge finale. S’ils déferlent encore une fois sur le globe, vous pouvez dire adieu à tous vos rêves, Marlow. La prochaine guerre sera une catastrophe pour l’humanité. »

Ainsi parle le mystérieux et ambigu Zaleshoff, voisin de bureau, importateur de parfums marocains qui insiste pour dîner avec lui et lui montre une photo de son prédécesseur. 
Un autre homme, un général Yougoslave, Vagas, s’intéresse à Marlow et va lui proposer de l’argent en échange d’informations à propos des usines qu’il visite et des machines qu’il vend. La femme de Vagas glisse en secret un petit papier à Marlow lui disant que son mari a tué Ferning. 
Zaleshoff lui dit que Vagas est un agent allemand et essaie de le convaincre de simuler l’espionnage pour donner de fausses informations. Dans un premier temps, Marlow, qui ne veut se mêler de rien d’autre que son travail, refuse. Mais il est tabassé dans la rue et sur le coup de la colère, il décide d’entrer dans le jeu. Il faut dire que depuis qu’il est arrivé en Italie, son passeport lui a été confisqué par les autorités et qu’il est sans cesse suivi par des hommes de la police secrète. 

Marlow rencontre Vagas au bord d’une route et commence à feindre d’espionner pour lui. C’est Zaleshoff qui se charge de fournir de faux documents crédibles. 
Mais les choses s’accélèrent. Vagas a été dénoncé par sa femme et s’est enfui. Marlow est recherché par l’OVRA la terrible police politique. Il risque fort d’être abattu sans sommation. Heureusement, Zaleshoff, sans doute le vrai héros du roman va conseiller, guider et littéralement prendre en charge Nicky Marlow, le narrateur.

Les évènements se déroulaient si vite que je ne pouvais plus les suivre. Vingt minutes auparavant, j’étais un paisible sujet britannique, rentrant d’une mission bien accomplie. Le programme de ma soirée était déjà arrêté: dîner tranquille, cinéma, puis un repos bien gagné. Maintenant, j’étais un fugitif traqué par la police secrète italienne, un voyageur sans billet qui se cachait dans les lavabos et qui allait sauter d’un express en marche. Mon esprit refusait de s’adapter à cette situation fantastique. 
C’est le début d’une traque épuisante, marcher sans se faire voir, sauter d’un train de voyageur en marche, ne pas dormir, se déguiser, être démasqué, se cacher dans un train de marchandise, être capturé, s’échapper, se cacher sur le toit d’un train, assommer un homme, se déguiser encore une fois en cheminot pour pouvoir prendre le train en troisième classe etc...Le lecteur se demande comment ça va finir. 

Au bout de leur fuite, les deux hommes se retrouvent à passer la frontière italo-yougoslave en pleine tempête de neige ils perdent le chemin et se retrouvent à errer dans les montagnes. 
Une lumière dans la nuit. C’est cette petite maison où une jeune femme, Simona, les accueille à l’abri. Et c’est une séquence magnifique, impromptue, dans ce roman d’espionnage et d’aventure, avec le vieux mathématicien qui pense avoir découvert la théorie du mouvement perpétuel et montre son oeuvre de vieux fous aux deux hommes épuisés...

Nicky Marlow finira par rentrer chez lui à Londres, laissant derrière lui Zaleshoff, sa soeur et leurs mystères. 
Ce roman confronte deux caractères symboliques: Marlow qui ne s’inquiète pas de la situation internationale, qui se rend dans un pays déjà fasciste pour vendre des outils liés aux armes, et qui pense qu’il peut ne pas être mêlé aux intrigues, qui s’aveugle littéralement sur la situation. Et Zaleshoff, qui est-il, un agent russe, un agent américain, un homme qui veut sauver le monde, en tout cas un bon samaritain qui risque sa vie pour aider un citoyen britannique.  
C’est tout le charme de ce roman que de ne boucler aucune intrigue - sauf la principale: Marlow s’en tire -, de ne donner aucune réponse définitive. Écrit en 1938, il donne une idée du climat qui précède une guerre mondiale...On a aussi l'impression d'être dans un vieux film d'Hitchcock genre les Enchaînés. 

Citations: 
- Ça vous dit quelque chose l’O.V.R.A. ? Rien du tout, hein ? Eh bien ! apprenez que ces quatre lettres sont les initiales de quatre mots italiens désignant une police secrète, active et fanatique et qui ne recule devant rien. Ses procédés rappellent en ceux des terroristes, ou de ces gangsters qui mettent en coupe réglées certaines villes des Etats-Unis. D’ailleurs, la plupart des terroristes et des gangsters disponibles dans le pays ont été recrutés par l’O.V.R.A. et, sous ses auspices, poursuivent pour le compte du gouvernement le cours de leurs canailleries. Ils ont entrepris d’abord de liquider l’opposition, puis de traquer ceux qui n’approuvaient pas le régime et osaient le dire, fut-ce en privé. Aujourd’hui, l’O.V.R.A., force régulière de police secrète reconnue par le gouvernement, est toute-puissante. 
(...) On estime que dans les grandes villes, un homme au moins sur dix travaille, directement ou indirectement, pour l’O.V.R.A. Le système de contrôle est le suivant: l’agent A surveille l’agent B, qui surveille l’agent C, et ainsi de suite. Chacun croit que son voisin appartient à l’O.V.R.A. et réciproquement...Résultat, quand deux hommes habitant porte à porte parlent politique, c’est à qui affirmera avec le plus d’énergie son ardeur pour la cause. 




En évoquant ces souvenirs, je constate avec stupeur que toute mon attitude, au cours de cette fuite, fut basée sur le principe, admis une fois pour toutes, que Zaleshoff possédait une endurance physique supérieure à la mienne. C’est toujours lui qui me remontait le moral, pour m’amener à faire un dernier effort surhumain. C’était toujours lui qui, au terme du d’une étape exténuante, parcourait un ou deux kilomètres de plus pour chercher à manger ou à boire. (...) je ne fis rien pour le décharger du rôle écrasant qu’il avait assumé. Pour moi il  resta toujours le plus fort, sur lequel le plus faible s’appuie. Je comprends aujourd’hui que sa supériorité n’étais pas physique. Elle était morale. Je revois, avec un mélange de remord et d’affection, son teint terreux, la façon dont il appuyait le revers de sa main sur ses yeux gonflés. 

dimanche 13 janvier 2019

Art brut japonais II à la Halle St Pierre


Au pied du Sacré-coeur, entre deux grands magasins de tissus, il y a la Halle St Pierre dédiée à l’art brut. 


Art brut japonais II. C’est un voyage dans des mondes curieux, oniriques, du beau bizarre. Images uniques tirées de cerveaux solitaires, parfois dérangés, qui inventent des formes sans se soucier d’un savoir académique. 

Voici un échantillon de mes préférées. 

                                       Makoto FUKUI, Monde Parallèle, 2012

Créations libres et folles. Un art non-fini qui donne des idées, qui inspire. Antidotes aux images manipulatrices de la publicité qui nous entourent dans un monde clos. L’art brut ouvre une brèche dans la Matrice...
- On pourra noter à quel point ces mondes sont colorés, jaillissant, économes de moyens. Beaucoup de stylo bille, de feuille de papier. Art du pauvre qui fait avec ce qu’il a sous la main. 

- Les plus connues, les pelotes de laine de Kazu Suzuki emmêlées qui descendent du plafond comme des forêts de lianes. 

                                                 Takayuki AYAMA


                                                          Takayuki AYAMA 
Nous verrons aussi : un bestiaire d’animaux aux formes souples sur des supports de bois, comme l’oeuvre d’un primitif sur une île lointaine. 

Des imitations de l’avant-garde russe, des fausses publicités. 
Des abstractions au stylo bille qui se déploient en nuage de couleur. 
Hiroshi Fukao

                                              
Des rangées de coquillages-monstres aux cornes menaçantes. 
Des rectangles de faux véhicules à la manière d’enfants qui dessinent des petites voitures. 
Des vêtements cousus ensemble pour une créature immense, un yéti, un golem. 
Yu Fujita

Des variations géométriques autour de chiffres. 
Des petits chevaux en papier plié. 
Des compositions de tissus et de fils de coton. 
Des petites figurines d’argile comme extraites d’un vestige archéologique d’une civilisation mystérieuse. 
Sur des grands feuilles des dessins de pylônes électriques sur fond de ciel rose, des voitures sur une voie rapide comme après un tremblement de terre. 
Des silhouettes torturées à l’encre noir comme si l’ombre avait remplacé le corps. 
Des abstractions au stylo bille avec une finesse de trait qui fascine. 
Deux témoignages d’une vie qui marquée par Hiroshima, visions en dessins naïfs de l’explosion, des destructions, de la peau qui se détache des os. 
Vue sur la librairie et le café-restaurant de la Halle

Au premier étage, sortant de la pénombre du rez-de-chaussée, des phrases entières dévidées sur papier peuvent devenir des grands dessins. 
Makoto Fukui, sorte de Miro japonais. Une drôle d’émotion naît face à ces animalcules grâcieux et colorés. 
Des rhizomes, des réseaux de neurones imaginaires, de tubercule et de filaments. 
Des quadrillages à l’encre noir bâtissant des cités hermétiques. 
L’esprit cherche des formes, des symboles dans ces traits d’encre arachnéens, taches de Rorschach à interpréter, vols noirs de corbeau dans le lointain, crevasse dans la glace, rideaux de lianes dissimulant les zones de l’inconscient...
Sur des rouleaux aux couleurs psychédéliques, des volutes, des nuages, des visages et des corps qui se mélangent dans un mouvement ondoyant comme des vagues. 
Une grande fresque du monde étirée sur un mur entier. On voit les détails d’une ville en s’approchant. 

Et Koji Tsurukawa, je suis bien en peine d’expliquer pourquoi je m’extasie, pourquoi je murmure tout seul « c’est génial » devant ces 7 X 4 feuilles blanches où sont ornées, telles des épures, des points rouges, des globules de sang, on dirait la formule d’un virus devinée par un cerveau autiste qui invente son langage pour essayer de communiquer. 

J’écris ce billet deux jours après. Les images incubent encore en moi, me nourrissent de leur souvenir. Inspirations. 
L'album photo: https://photos.app.goo.gl/TMM4rbp5f45oR8ZN6

                                                          HAKUNOGAWA





                                                         Ichiro YOSHIDA



                                  Shogo HARAZUKA, Villes connectées, détails



                                                       Yuki TSUKIUCHI



                                                            Haruka Mori



                           Norimitsu KOKUBO, Panorama du monde, 1995, détails



                                         Noriyuki Katsura, né en 1978, Osaka