Pages

vendredi 14 décembre 2018

LE MEURTRE DU COMMANDEUR, LIVRE 1 HARUKI MURAKAMI


Le Meurtre du Commandeur, livre 1, Une idée apparaît de Haruki Murakami (Belfond) 2018. 





Le narrateur, peintre-portraitiste de métier, est quitté par sa femme avec qui il est marié depuis 6 ans. Il part sur les routes avant de se voir prêter une grande maison isolée par un ancien condisciple des Beaux-arts. Dans cette vallée entourée de montagnes, il fait la connaissance du mystérieux Menshiki qui lui demande de faire son portrait. Une nuit, les insectes se taisent et une mystérieuse sonnette résonne dans le bois proche de la maison, où il y a un sanctuaire...

Le narrateur nous raconte sa vie récente et partage son quotidien le plus banal, les marques de voitures, sa nourriture, les routes, les trajets, le nom des lieux, la météo. J’ai aimé l’inquiétante étrangeté qui s’immisce dans ce quotidien tissé par la répétition des jours. C'est comme une palpitation sourde. On se sent un peu comme dans un film de David Lynch. Il y a des mystères: une clochette qui sonne dans la nuit, un homme riche et sans âge qui fait une proposition étonnante et semble avoir un dessein caché, l’inquiétant homme à la Subaru blanche, un hibou dans le grenier....

Les physiques des personnages sont souvent décrits avec une précision clinique: la chevelure blanche de Menshiki, l'espacement des yeux d'une femme, la taille de sa poitrine. Le narrateur partage également le sentiment qu’ils lui procurent. Cette façon de percevoir autrui est très importante puisqu’il peint des portraits. 

Intimité du rapport à l'art: Murakami nous montre un créateur devant la toile blanche, le processus inconscient, le questionnement qui précède la naissance d'une idée, la forme sur la toile. Le portraitiste s'affranchit de sa technique rodée qui lui assurait ses honoraires pour devenir un artiste qui crée quelque chose de nouveau. Tout comme le commandeur disparaît dans une sorte de tremblement flou les idées peuvent surgir d'une association d'esprit.

Et en même temps, on est saisi d’un doute, ce mystère paraît tellement fugace, l’écriture semble blanche, descriptive plus que suggestive. Mais je n’oublie jamais que c’est traduit du japonais, d’idéogrammes, ce n’est pas le même monde littéraire. 


  • RÉSUMÉ au fil de la lecture, au jour le jour. Ce qui suit révèle l’histoire !


Une villa , des vallées

Ce sont des images qui naissent devant nous: nous voyons un cottage, une vallée avec une montagne. On nous décrit une maison avec le soleil derrière et la pluie sur le devant (ou l’inverse, c’est au début du roman). Un homme raconte qu’il est devenu portraitiste pour des hommes fortunés afin de gagner sa vie. Avant, il peignait des toiles abstraites. Il se demande s’il pourrait le refaire, si le feu sacré ne l’a pas abandonné. 

 Dès le début du roman, on est frappé par cette facilité de la fiction qui permet de vivre une vie différente. Le peintre a un ami qui lui prête sa maison. Il a des relations intimes avec deux femmes mariées qui viennent aux cours de dessins qu’il donne dans la vallée. Il a suffisamment d’argent de coté grâce à son talent de peintre qui sait mettre quelque chose de vivant dans ses portraits. La fiction se déroule dans un monde idéal où se produit une péripétie : sa femme veut qu’ils se séparent parce qu’elle a fait un rêve...Il quitte leur appartement commun et part sur la route dans sa vieille Peugeot asthmatique.

Le peintre roule vers la mer du Nord, il se souvient de sa rencontre avec cette femme (Yuzu), de sa ressemblance avec sa jeune soeur décédée à 12 ans.

Le narrateur arrive au bout de son errance automobile, sa Peugeot a rendu l’âme et il rentre en train sur Tokyo. Il va rassembler ses affaires dans son ancien appartement. Il se souvient des années paisibles avec son épouse qui travaillait tard dans son cabinet d’architecte. Il sonde le silence dans son ancien appartement. Il se sent observé comme par une caméra. 

Le hibou dans la maison vide
Et il accepte la proposition d’habiter une maison vide et isolée en montagne, sans aucune connexion. Son propriétaire, un peintre célèbre, le père de son ami, est un vieil homme qui a perdu la raison. 

Le narrateur fait des recherches sur ce peintre. Il s’interroge sur sa conversion artistique au cours des années de guerre au Japon. Il apprend son changement de personnalité, le mauvais souvenir que garde de lui son fils. Un père uniquement préoccupé par son oeuvre. 

Dans la maison, il entend des bruits au-dessus de sa tête. Il accède au grenier par une trappe et découvre un hibou endormi. Et un tableau enveloppé et protégé qu’il parvient à descendre. 

C’est le Meurtre du Commandeur. Il décrit minutieusement cette oeuvre violente, sanglante, impressionnante, inspirée par le Don Giovanni de Mozart. 

Il vit dans cette maison vide et silencieuse selon des rituels immuables. Il voudrait créer, peindre, mais il n’y arrive pas. Il se sent vide. 

Une femme mariée vient parfois le rejoindre pour des relations charnelles et ils se donnent du plaisir mutuellement. 

De l’autre coté de la vallée, une villa moderne, rectangulaire et blanche attire son attention. Il se demande qui vit là-bas, il pourrait presque saluer son occupant qu’il distingue au loin.

Et puis son agent l’appelle. Un mystérieux client l’a choisi pour qu’il fasse son portrait. C’est ainsi qu’il va rencontrer son voisin de l’autre coté de la vallée. 

C’est un homme élégant et sportif aux cheveux blancs qui se nomme Menshiki. En échange d’une somme pharamineuse, il devra réaliser son portrait. 

Il essaie de s’informer sur lui. Internet ne donne rien et la « rumeur de la jungle » comme l’appelle sa maîtresse dresse le portrait d’un homme qui protège sa vie privée. Chez lui, il y aurait une pièce fermée à clé où on ne doit pas faire le ménage, où on ne doit pas entrer, comme pour Barbe-bleu...

Le narrateur se souvient de sa petite soeur au coeur défectueux, arythmique, ses seins naissants et sa mort brutale au retour du collège. Son corps enfermé alors qu’il l’aurait voulu allongé dans les herbages. La cendre où on récupère les os avec des baguettes, sa claustrophobie et sa famille qui se délite. 

Il commence le portrait de Menshiki qui pose devant lui et avec qui il converse. Il bloque, comme s’il était empêché par un secret chez son modèle. 

La clochette dans le sanctuaire
Une nuit, le narrateur se réveille. Le silence l’étonne: les insectes ne font plus de bruit. Un son de clochette se fait entendre quelque part à l’extérieur. 

Il prend une torche, descend les sept marches de pierre et se dirige vers le bois d’où provient le son. 

« Quand j’entrai dans le bois taillis, les rais de lune furent masqués par les frondaisons denses et touffues au-dessus de ma tête, et soudain tout devint sombre. »

Il y a un sanctuaire protégé par de lourdes pierres d’où semble venir le son de la clochette. Il rentre chez lui, il se verse un whisky et observe la vallée. Chez Menshiki tout est éteint. Il s’endort vers 1h30 alors que les insectes ont repris leur activité et que la sonnette ne résonne plus.  

L’épisode se répète la nuit suivante. 

Après son travail où Menshiki a pris la pose « comme un expert en pratiques ascétiques », il lui parle de ce phénomène. Intrigué, celui-ci lui propose de venir la nuit pour être sûr que ce n’est pas une hallucination. 

Au cours de cette veille, Menshiki lui parle de son goût profond pour la solitude. Il a eu tout de même une liaison autrefois avec une femme, ils ont eu un dernier rapport sexuel passionné, sur le canapé de son bureau avant qu’elle n’épouse un autre homme. «  Je ne peux vivre que seul....Elle s’est mariée avec un homme bien plus proche de la normalité que moi.»

Mais il a appris longtemps après qu’une enfant était née neuf mois après leur rupture...La femme est morte piquée par un essaim de guêpes. 

La clochette se met à sonner. Le narrateur n’a donc pas rêvé... Menshiki décide de prendre les choses en main et de creuser sous le sanctuaire pour vérifier que personne n’appelle au secours. 

Tout est vite décidé. Une pelleteuse et des ouvriers se mettent à creuser tandis que les deux hommes sont à la maison. Menshiki écoute Mozart, le narrateur prépare une sauce tomate avec des oignons, de l’ail. 

Sous les grosses pierres, et « sous un crachin imperceptible qui ne nécessite pas de parapluie» ils ne trouvent finalement qu’une clochette. Pas de bonze momifié réveillé d’un long sommeil comme dans un récit dont Menshiki a apporté un exemplaire au narrateur. Un livre où des évènements similaires se produisaient. 

La clochette est placée dans l’atelier du peintre. 

Son travail sur le portrait prend un nouvel élan. Il réussit à traduire en couleurs ce que lui évoque Menshiki, le vert, un orange. 

Il se passe des choses mystérieuses dans l’atelier. Il a l’impression qu’on a déplacé son tabouret pendant une absence de cinq minutes. Il voit alors le visage sur le tableau selon deux angles différents. Il trace des signes à la craie sur le sol pour passer d’une position à l’autre. Menshiki lui semble être deux êtres séparés à rassembler. Et une voix mystérieuse lui chuchote des conseils au point de douter de sa raison...

Entretemps, il a une relation sexuelle par téléphone avec sa maîtresse. 

Le lendemain, face à la toile où il manque quelque chose, il se demande pourquoi il n’a pas pensé à la chevelure blanche de Menshiki, toujours impeccablement coiffée et il jette le blanc sur la toile. 

Puis il médite devant la peinture terminée, une forme de satisfaction l’envahit mêlée à l’étonnement d’avoir produit quelque chose de nouveau, comme s’il avait débloqué quelque chose en lui. 

Le bruit de la Jaguar de Menshiki qui monte chez lui le surprend dans ses pensées et il se souvient de leur discussion au téléphone. 

Ils se rendent au sanctuaire et Menshiki lui demande de le laisser enfermé dans le trou de 3 mètres, dans le noir, juste armé de la clochette qui doit lui servir de signal. Si jamais le narrateur l’oubliait ou était dans l’impossibilité de revenir, Menshiki serait condamné dans ce trou où on ne peut pas remonter...

Le narrateur revient vers la maison, se fait du thé, sommeille. 

Il revient vers le sanctuaire, appelle Menshiki, s’inquiète et se demande si l’homme n’a pas disparu. Puissance de la fiction qui nous fait nous identifier au narrateur et à nous demander ce qui se passe dans ce puits. 
Nombreuses descriptions précises du visage et du regard de Menshiki au fond de la fosse qui semble être passé par de nombreux états d’esprit . 

De retour à la villa, le narrateur confie à Menshiki qu’il a terminé son portrait et qu’il doute de sa réaction car le résultat est très subjectif. Menshiki passe de longs moment à observer la toile qui semble révéler une part obscure de lui-même, se déclare enchanté et emporte la peinture pas encore sèche bien arrimée sur le siège avant de sa Jaguar. 

Dans ce roman, pas de smartphone ou d’APN qui permette de garder une trace visuelle. A Masashiko fils comme à sa maîtresse, le narrateur ne peut montrer le tableau terminé puisque Menshiki l’a pris avec lui. 

La femme mariée, après leur passage au lit et leurs ébats, lui apprend (rumeur de la jungle) que Menshiki a passé plusieurs mois suspecté de fraude financière et a finalement été acquitté malgré la dureté du système d’investigation japonais. 

Souvenir du narrateur : sa seule expérience sexuelle après la séparation avec sa femme pendant son périple indéterminé dans la vieille Peugeot rouge. Une jeune fille de 25 ans dont il décrit le physique anonyme s’incruste à la table où il déjeune dans un restauroute. Elle a l’air poursuivie. Il lui fait le portrait d’un homme avec casquette de golf qui vient d’entrer dans le restaurant. Il semble être le propriétaire d’une Subaru blanche. 

La jeune fille autoritaire le conduit dans un love hôtel. Elle retire ses vêtements devant lui. Ils font l’amour, elle a quatre orgasmes, il éjacule deux fois. 

A son réveil elle a disparu. En allant manger un morceau dans le restoroute de la veille, il revoit l’homme à la Subaru blanche qui lui lance un regard signifiant « je sais ce que tu as fait, où, avec qui »...Ambiance à la Lost Highway. 

Un matin, levé tôt, face à une toile vierge, le zen de la toile, il trace une ligne verticale et commence le croqui de l’homme à la Subaru. Il travaille bien. 

Masashiko, fils du grand peintre, lui rend visite. Il a rencontré Yuzu, son ex-femme. Il se met devant la toile tout juste commencée et formule son ressenti. Il n’avait pas de talent propre mais avait toujours su juger avec pertinence et sans envie le talent des autres. 

Souvenir du narrateur ; il a treize ans, sa soeur en a 10 ils rendent visite à leur oncle, un célibataire très savant qui aime lire et randonner. Il les emmène à une grotte visitée par les touristes au Mont Fuji. 

Sa petite soeur, sa petite main chaude dans la sienne, se glisse dans un boyau étroit pour faire comme Alice dont il lui a raconté l’histoire à voix haute des centaines de fois. En revenant après avoir provoqué l’inquiétude de son frère, elle lui décrit une pièce toute ronde dans le noir absolu. Le narrateur est persuadé que la mort est entrée dans sa soeur ce jour-là...

A 1h30 du matin cette nuit-là, il est réveillé par la clochette qui est agitée dans son atelier. Il fait la rencontre avec le Commandeur, une idée qui a choisi de se matérialiser sous cette forme humaine. Le personnage s’exprime dans un curieux langage et tente lui expliquer qui il est...Puis elle s’évanouit progressivement. Le narrateur sombre ensuite dans le sommeil. 

Dans la matinée, nouveau face à face avec la « créature » qui commente son travail sur l’homme à la Subaru. 

Menshiki l’invite à dîner. Le narrateur lui demande s’il peut venir avec le Commandeur. Menshiki lui dit qu’il préparera une assiette pour lui. 

A 18h, ce jour-là, une limousine avec chauffeur vient chercher le narrateur. Le Commandeur qui se matérialise brièvement, lui recommande de l’ignorer quand il y a du monde car il est le seul à le voir...

Après les routes tortueuses pour passer de l’autre coté de la vallée, ils arrivent chez Menshiki dont l’habillement est décrit en détails. 

 Dîner succulent préparé par un chef et servi par un jeune homme à la beauté parfaite. 

Il y a une longue vue sur la terrasse. Menshiki lui confesse alors qu’il tente d’apercevoir Marié, une adolescente de 13 ans qui pourrait être sa fille. On comprend que la maison a été achetée pour la regarder de loin. Il lui demande de faire son portrait et le narrateur réserve sa réponse.  

Pendant un cours sur le croquis, le narrateur fait le portrait de Marié devant les autres élèves pour leur montrer. C’est une jeune fille très effacée qui parle peu. 

Souvenir du narrateur. La jeune fille de la ville côtière lui avait demandé de la frapper pendant l’amour et de l’étrangler avec le cordon blanc de sa robe de chambre. 

Au téléphone, Menshiki lui donne des informations sur Tamaharo et son séjour à Vienne. Un attentat aurait été programmé pendant l’Anschluss, une histoire d’amour et une exfiltration vers le Japon pour ne pas causer de scandale. Le narrateur repousse à deux jours (conseillé par le Commandeur) la décision de réaliser le portrait de Marié. 

Une semaine s’écoule pour le narrateur. Il y a maintenant deux tableaux qui le questionnent dans l’atelier. Le meurtre du Commandeur exposé au mur qui lui semble être comme un code à déchiffrer et le tableau de l’homme à la subaru blanche qui doit rester dans un état d’inachèvement. Et retourné contre le mur à cause du malaise qu’il suscite. 

Il signe et renvoit les papiers de son divorce. Il se souvient de leurs premiers mois de flirt. Yuzu sortait avec un homme beau et ennuyeux, disant de son goût pour les hommes beaux que c’était une maladie incurable. 

Il fait un cauchemar: il est dans la peau de l’homme à la Subaru blanche avec sa casquette de golf, un corps vigoureux habitué à l’exercice physique et il se voit suivre Yuzu et son amant, il l’étrangle en lui disant « tu ne dois plus me peindre ». 

Il donne son accord à Menshiki: il veut bien peindre Marié mais c’est une chose qu’il fait pour lui, parce qu’il en a envie, sans compte à rendre et se réservant le droit de ne pas montrer ce qu’il réalise. Menshiki accepte. Il organise la séance de pose avec son efficacité habituelle. 

Un dimanche matin à 10h, Marié et sa tante arrivent donc à la maison toute proche de la leur mais qui nécessite des détours, dans une Prius silencieuse. La tante est jeune, belle, bien élevée. Le narrateur compare les deux femmes. Marié reste concentré sur le tableau du Meurtre et fait sonner la clochette. Le narrateur se demande une fois de plus comment il a pu l’entendre de la villa. Après les politesses d’usage, le thé et les petits gâteaux, le narrateur et son modèle vont dans l’atelier tandis que la tante reste lire dans le salon. 

L’adolescente se révèle bavarde, s’inquiète de sa poitrine, n’hésite pas à poser des questions indiscrètes au narrateur, discussion très libre entre les deux, ils se font des confidences. Il fait trois croquis de la jeune fille, la base. 

Puis elle repart avec sa tante qui dit avoir aimé le moment de quiétude à lire sur le canapé. Après leur départ, le narrateur a le sentiment d’un vide. 

Le narrateur fait un compte rendu détaillé à Menshiki au téléphone. Il sent la tension de l’homme à l’autre bout du fil et imagine qu’il va passer une mauvaise nuit. 

Yuzu lui a envoyé une carte postale de remerciement avec un ours polaire sur une banquise. Il décide de ne pas lui répondre, trop de choses à raconter...

lundi 26 novembre 2018

ÇA RACONTE SARAH


Pauline Delabroy-Allard
EDITIONS DE MINUIT (06/09/2018)

Mise à jour 12 décembre 2018 : elle a obtenu le prix du Roman des étudiants France-culture Télérama. Et donc un article très intéressant de Marine Landrot où l'auteur raconte la genèse de son roman. Cliquez sur l'image pour le lire: 



Ce roman raconte la rencontre et la passion fusionnelle entre deux femmes. Il y a la Sarah du titre, violoniste fantasque aux yeux de serpent qui part en tournée aux quatre coins de la France et du monde et la narratrice-observatrice, professeure d’école à Paris, lectrice de Hervé Guibert et Marguerite Duras, qui a une fille de 10 ans et dont on ne saura pas le prénom. 

La narratrice montre le bouleversement que Sarah introduit dans sa vie. Elle se trouvait en « latence », le temps qu’il y a entre deux moments importants, quand surgit cette femme de 35 ans, « qui sent le piquant du froid », un soir de réveillon. 
Et elle égrène, au plus près, comme d’une voix rapide, au bord de l’essoufflement , les souvenirs virevoltants de l’amour charnel et de la passion dévorante. Les yeux qui ne se quittent pas, les doigts qui font jouir, la douleur de la séparation. 
Se revoir, se découvrir. Sarah est la première à avouer ses sentiments. La narratrice écrit « l’amour avec une femme, une tempête... » Les bouches scellées et les corps collés. 
Source: Schubert: String Quartet No. 14 "Death and The Maiden"


Fini la latence, c’est le mouvement qui prime, tourbillonnant, vertigineux. Attendre l’autre ou ne plus y tenir et le rejoindre, à Marseille ou vers les châteaux de la Loire. 
« A la gare de Montceau-les-Mines, où des chiens errants errent dans les herbes touffues et vert tendre ... » St Pierre des Corps, Blois, Venise...
Mais on sent chez les deux femmes l’aspiration à se libérer de cette passion vampirisante. 

Et Trieste devient le troisième personnage du roman. Il y a un bel appartement  dans la Via Del Monte, un petit banc au-milieu d’un chantier naval et un magasin Spar. Il y a la bora, le vent mugissant qui descend des Alpes. A Trieste, il y a des chaînes dans les rues pour que les habitants puissent se tenir quand la bora souffle trop fort...

C’est un beau roman au style fluide, épuré, qui semble couler de source. Des phrases simples qui n’ont l’air de rien mais qui vous emmènent dans leur flux insensé, des phrases qui vous laissent à peine le temps de s’arrêter pour comprendre les mots. On se laisse emmener dans cet amour fantasque et il monte en gravité alors qu’on ne s’y attend pas. Déclenchant des envies de tristesse comme un morceau de Schubert. 

mardi 20 novembre 2018

PUKHTU PRIMO de DOA.



Quatrième roman de DOA chroniqué sur ce blog. 

C’est un livre de guerre qui se passe en Afghanistan. Un affrontement entre des mercenaires (dit « paramilitaires ») et des combattants fanatiques sur fond de trafic de drogue. C’est un livre de guerre et d’argent, le second étant bien sûr le nerf du premier...Les explosions de missiles, lance-roquette, tirs de drones, AK-47, kamikazes, tous bien nommés et documentés se suivent et se répètent comme des roulements de batterie dans un morceau de hard rock. Les trajets en hélico sont les riffs de guitare. Ça se déchaîne, dans le feu et le sang. 

Mais c’est d’abord un livre sur des hommes et des points de vue. 
Des hommes qui ont tous des secrets dangereux et douloureux à cacher.
Un chef de clan respecté doit cacher l’amour qu’il a pour sa fille parce que les femmes ont une place inférieure dans la religion et surtout chez les intégristes. 
Un chef paramilitaire dissimule des malles d’argent, de drogue et de produits chimique qui suivent des chemins croisés.  Les détails du blanchiment d’argent nous seront donnés. . 
Un paramilitaire, déjà vu dans Citoyen clandestin doit cacher le double jeu qu’il mène et doit décider de trahir ou non, une fois de plus... Le même homme jouera une sorte de blues déséspéré dans le roman par l’amour qu’il porte à une pauvre pute défigurée. 
Un journaliste à l’histoire familiale difficile trouve une raison de vivre à percer les secrets des officines militaires privées. 
C’est un monde de fiction où il n’y a pas les bons d’un coté et les méchants de l’autre. Mais plutôt les méchants et les très méchants. Les cruels, les pervers, les brutes, les tueurs par nécessité, et les tueurs par plaisirs. Et de l’autre coté, les victimes...
Les personnages 

Afghanistan, Pakistan, Dubaï, Arabie Saoudite, Kosovo, la France, les Etats Unis, on se promène dans tous les lieux du monde. 
On lit le roman en apnée, on se laisse entraîner dans ce théâtre mortel qui révèle tant de choses sur la géopolitique, la guerre technologique qui s’oppose à celle, plus artisanale, et pas moins efficace ( le piège du téléphone à la fin de ce premier tome) des combattants talibans, le combat au corps à corps dans les décors de nuits et de montagnes majestueuses. 
 Je n’ai pris quasiment aucune note, contrairement à mes habitudes, tellement j’ai été happé. Je n’ai qu’une envie, savoir la suite, et enchaîner sur le deuxième tome...

Il y a d’excellents billets à propos de ces romans, je ne ferais pas mieux: 





vendredi 26 octobre 2018

LES RACINES DU CIEL


LES RACINES DU CIEL, ROMAIN GARY (1956)



 Cela se passe au temps de l’Afrique Equatoriale Française, au Tchad, sur les chemins de brousse du pays Oulé, à Fort Lamy et autour du Lac Kuru. 

Impossible de résumer ce roman où tellement de points de vue s’entrecroisent, où tant de personnages racontent une version de ce qu'ils savent ou croient savoir.
Les hommes et les femmes du roman sortent d'épreuves liées à la seconde guerre mondiale, ce sont des survivants qui adoptent une attitude distante, un héroïsme ironique vis-à-vis de l’existence. Ils sont la grande force de cette fiction: on a le sentiment qu’ils ont vraiment existé, que Romain Gary a transformé des personnes réelles en personnages de roman. 

Au commencement, dans la brousse, le jésuite Père Tassin et St Denis cheminent et échangent leurs informations. St Denis raconte la légende de Morel, figure centrale du roman, un petit homme buté, plein de naïveté qui pense que l’inscription dans la Constitution va permettre de sauver les éléphants. C’est un Français toqué qui s’est engagé à faire cesser le massacre pour le trafic d’ivoire, grâce à une pétition et d’autres documents de papier qu’il transporte dans sa vieille serviette en cuir. Il réussit, on ne sait comment, à déjouer toutes les poursuites. 

Pourquoi les éléphants sont-ils si importants aux yeux de Morel ? Pendant la Deuxième guerre mondiale, prisonnier dans un stalag allemand, lui et ses compagnons vont tenir grâce à des éléphants imaginaires dont ils se racontent entre eux les galops sous le ciel d’Afrique. L’ironie du destin voudra que Morel retrouve un de ses compagnons d’infortune en Afrique dans un mauvais rôle. 

En 2018, cela va de soi de protéger les éléphants d’Afrique, espèce en voie de disparition. Mais pas dans les années 50. Pour les Africains, l’animal est une source précieuse de protéines et un moyen de prouver sa valeur guerrière. Pour les chasseurs français, c’est un trophée de chasse et on s’enorgueillit du nombre d’animaux tués. Pour d'autres, c'est un moyen de gagner de l'argent grâce à l'ivoire. 
Autant dire que des viandards comme Orsini (« ce n’est pas la faute du putois s’il sent mauvais ») ou De Vries veulent la peau de Morel. Et cela finira mal pour eux...

Mais Morel va aller plus loin qu’une simple pétition et commencer à attaquer les chasseurs et autres trafiquants ...
Son combat va devenir populaire grâce aux reportages de la presse et notamment Ornano, un journaliste américain venu chasser et qui prendra parti pour le Français malgré une balle dans le cul. Mais les autorités françaises veulent mettre la main sur Morel, autant pour le juger que pour le protéger. D’autres lui prêtent des intentions cachées, il serait un agent du Deuxième Bureau, chargé de détourner l’attention. Quand à l’Africain Waitiri, le plus français des Tchadiens, qui a été député en France, il aide Morel tant que celui-ci ne lui fait pas trop d’ombre. Mais il est prêt à le trahir dès que le combat de Morel occulte le sien, qui vise à émanciper l’Afrique de ces hommes blancs qui l’infantilisent. 

Morel attire aussi la sympathie. Là où il passe, on ne s’oppose pas à lui. Le cas le plus emblématique est De Haas, qui a fait sa fortune en exportant les éléphants dans les zoos occidentaux. Morel lui loge une balle dans les fesses à lui aussi « Je l’ai mérité » dira-t-il. 

Morel fédère une bande de fidèles autour de lui. 
Idriss, le pisteur que tout le monde croit mort, qui permet au Français d’échapper aux patrouilles. Korotoro, le fidèle garde du corps. Youssef, au rôle ambigu. 
Il y a Peer Gwynt, le vieux  naturaliste danois, un râleur, un emmerdeur, conservé par la méchanceté, qui administrera calmement une fessée à la femme d’un expatrié qui collectionne les trophées dans sa salle à manger. Et Forsythe, le traître que son compagnonnage avec Morel va réhabiliter aux yeux de l’opinion américaine.  

Et puis Minna, la blonde allemande qui veut être vue au-delà de son physique, elle a eu un passé traumatisant. Après les soldats russes à Berlin, le strip tease en Turquie, elle a échoué dans un bar à Fort Lamy. Là, elle peut méditer en regardant les milliers d’oiseaux d’Afrique au lever du soleil ou sentir le mufle chaud d’une antilope apprivoisée dans la paume de sa main. Morel donne un sens à sa vie puisqu’elle le rejoint avec des munitions dans la clandestinité. Et elle restera avec lui jusqu’aux limites de ses forces. 

Au fur à mesure, on voit que Morel "l’esperado" , figure de la résistance devient un symbole qui donne de l’espoir et une bouffée de liberté à des gens à travers le monde.

Au dernier tiers du roman, le photographe Abe Field tient une place déterminante dans le destin de Morel. Il fait une arrivée fracassante dans un avion qui se crashe et va vivre avec Morel et ses compagnons autour du Lac Kuru où la faune essaie désespérément de trouver l’eau dans un pays frappé par une terrible sécheresse. 
On pense à Robert Capa comme modèle de Abe Field. C’est par son regard que nous verrons la dernière marche de Morel. L’homme va s’enfoncer dans la brousse et rejoindre sa légende. 

samedi 6 octobre 2018

Willy Ronis par Willy Ronis


 PHOTOGRAPHIE

Adresse: 121, rue de Ménilmontant 75020. Métro Gambetta ligne 3/3 bis ou Ménilmontant (plus loin et plus pentu) Ligne 2. 

Une exposition c’est l’occasion de découvrir un lieu. Je descends à la station Ménilmontant ligne 2 du Métro et je monte jusqu’au Pavillon Carré de Baudoin, 20ème arrondissement. Il est attenant à un petit square. 

Sur la porte les horaires et un diagramme de la fréquentation sont affichés. L’entrée est gratuite. Du fait de son succès, l’expo a été prolongée jusqu’au 2 janvier 2019.  


Au rez-de-chaussée, une grande pièce est dédiée à Belleville-Ménilmontant, ce sont les photos qui ont fait connaître Willy Ronis en 1954. Avec Gamins de Belleville sous l’escalier de la rue Vilin, on voit tout l’oeil et l’art de la composition de Willy Ronis, un cadrage vertical, la rue au-dessus et, sous les escaliers des enfants qui jouent. 

À coté des photos, des petits textes retracent la genèse de celles-ci. Pas toutes mais les plus emblématiques. Et c’est toujours passionnant. 

Nous voyons une jeune femme sur un pas de porte, on lit la crainte sur son visage et Willy Ronis avoue que c’est une photo volée et s’interroge sur le bien ou le mal de faire ça, pouvait-elle se douter qu’elle se retrouverait exposée.  Une autre époque, où la photographie était rare et chère. Où le résultat était aléatoire. «Sauf rares exceptions, je ne mets pas en scène. Je négocie l’aléatoire» dit Ronis , écrit en grand sur un mur. 

Et ces amoureux en haut de la colonne de juillet, qui laissent faire le photographe , discrètement, par une sorte d’entente tacite, ont-ils su qu’ils étaient sur une des images les plus célèbres du monde, avec un Paris charbonneux en panoramique de légende. C’est ça qui fascine dans cette expo: toutes les histoires qu’on peut se raconter en y repensant….( Les amoureux de la Bastille, 1957)

Le grand format des reproductions exposées permet de "lire" les photos avec attention. Nous sommes à hauteur de femme et d'homme, on peut revenir sur ses pas et remarquer les détails. Ce sont ces enfants qui jouent au premier plan, sous l’escalier, dans la péniche. C’est ce cavalier indistinct qui semble attendre ces trois pingouins au bout d’une allée. Ce sont les travailleuses autour de la syndicaliste Rose Zehner qui regardent l’irruption du photographe (Quarante cinq ans plus tard, la photo est redécouverte par Ronis, il rencontre Rose Zehner, elle lui confiera l'avoir pris pour un flic...). C’est ce murmure qu’on imagine de l’homme dans les cheveux de la femme au-dessus de Paris après la pluie ( Les amoureux de la Bastille, 1957)

C’est le mot TABAC ou FRITES au-dessus des visages souriants des jeunes vendeuses. C'est la peinture écaillée sous le visage de ce mineur silicosé. 

Quand on lit Simenon ou Léo Malet, on peut superposer ces images du Paris populaire.

Dans un film d’environ 15 minutes, le photographe, 95 ans en 2005, parle de sa carrière avec une vivacité et une mémoire qui font plaisir à voir. Même si il a arrêté la photo depuis 2001, car se déplacer avec une canne et son appareil photo devenait trop difficile. 

AU COMMENCEMENT
Revenons au rez-de-chaussée. Les débuts de Ronis. Son père était un photographe de quartier. Mais la première passion du jeune Willy est la musique, on le voit en photo avec son violon. Son père lui dit qu’il est gravement malade et qu’il a besoin de lui à son atelier. Ronis se souvient de son père, endormi, en bras de chemise, sur la table, car il avait corrigé des épreuves toute la nuit. Il adorait son père, qui était aussi sa mère, car la sienne ne l’a jamais aimé. 

Mais son père meurt en 1936. Willy Ronis abandonne l’atelier. «Je suis parti, comme ça, sans rien emporter, en laissant tout le matériel aux créanciers ».

En 1937, il achète son premier Rolleiflex. Premier reportage publié dans Plaisir de France. Se lie d’amitié avec Capa et Chim. 

En 1938, son reportage sur les conflits sociaux chez Renault donne le ton d’une carrière de photographe engagé qui s’intéresse aux travailleurs, aux gens dans les usines. Dès 1936, il prend des photos emblématiques: la victoire du Front Populaire fêtée le 14 juillet, avec la petite fille et son bonnet phrygien. Et, en 1938, celle de Rose Zehner, déléguée syndicale, pendant une grève chez Citroen. Il raconte qu’il a poussé la porte et qu’il a vu cette femme, la main tendue. Ce réflexe de la photo revient souvent dans les petits textes. Pour celle-ci, il parle aussi de son dépit : il sait que c’est sa meilleure photo mais il ne peut pas la publier car elle est trop sombre et sous-exposée. L'article de Wikipédia Rose Zehner est très intéressant à propos de cette photo exhumée. 

1940
Né dans une famille juive d’émigré d’Europe de l’Est, Willy Ronis franchit la ligne de démarcation de nuit pour passer en France Libre. Il ne sera pas obligé de porter l’étoile jaune. 
 A Nice, il noue amitié avec le groupe qui compte Prévert (dont il y a une grande photo).
Le selfie au parachute de Willy Ronis

Après le rez-de-chaussée, on gravit un escalier en bois demi-tournant où sont exposés des autoportraits de Willy Ronis, de son plus jeune âge jusqu’à la vieillesse. Il y a l’image de l’exposition avec l’autoportrait au flash. Il perd peu à peu ses cheveux, il se photographie dans les reflets des vitres, dans les miroirs. Et le dernier autoportrait le montre la moustache facétieuse faisant un saut en parachute. 
Le nu provençal, Gordes, 1949


On tourne dans la pièce de gauche. On l’appellera la chambre des nus. Malgré qu’il ne soit pas un spécialiste du nu, là aussi il a pris un cliché iconique. Il raconte qu’il voit sa femme Marie Anne se débarbouiller dans les rayons de soleil, il prend son appareil... Le nu provençal, Gordes, 1949 . 

Après la guerre. 
Puis on passe dans la plus grande pièce. Après guerre, il trouve facilement du travail car les photographes ne sont pas légion et on a besoin d’eux pour illustrer les magazines. Il est devenu membre du Parti communiste. Il fait des reportages pour Vogue. 
La Snecma en grève


Photos de grévistes dans les usines. Chez Renault, à la Snecma à Paris. Photo d’un soudeur dans un long tuyau. D’une aide-soignante accroupie sous un la table qui porte un malade, près d’une cuvette. 
Moselle, 1954.

Il voyage. En Lorraine, il prend cette photo incroyable des trois écoliers en tunique à chapeau pointu, on croirait des apprentis sorciers qui vont à l’école. Le photographe a arrêté sa voiture, il a laissé les enfants le dépasser et, discrètement, a pris la photo. 


J’ouvre silencieusement ma portière et, les rattrapant à pas de loup, j’appuie deux fois. On verra ça au retour.   

Sur le mur d’en face, le Béguinage à Bruges, en Belgique, 1951. 
«Un matin gris, Marie-Anne et moi nous rendons au béguinage de Bruges. Soudain, j’entends un crissement léger et continu. Je me retourne; c’était le bruit que faisaient les souliers d’une théorie de Béguines rentrant chez elles après l’office. J’ai couru: je tenais à ménager un espace vide en avant de la fille. J’ai même eu le temps d’inclure l’arbre du premier plan, à gauche, pour équilibrer les valeurs et suggérer l’échelonnement des plans. Il va sans dire que ce type de décision s’accomplit d’instinct. Tout photographe travaillant sur l’impromptu a rassemblé, dans sa tête, un faisceau complexe des schémas de construction graphique, résultant de sa culture artistique. L’intuition et la rapidité des réflexes font le reste.»


Pour la photo des trois pingouins, il n’hésite pas à les taquiner avec un bâton et, miracle, un cavalier arrive au bout de l’allée. 

Images de fête foraine. Dans le petit film, Ronis concède qu’elle lui donne plutôt le cafard mais qu’esthétiquement elle est intéressante avec ces visages d’adultes qui semblent retomber en enfance. 

La plus grande peur du photographe : celle que sa vision sur le moment soit perdue au moment du développement en chambre noire. On imagine le petit miracle qui se produit quand l’image se dévoile. Il exprime cette peur avec la photo La Péniche aux enfants:

 « De toutes les photographies très proches de mon coeur, celle-ci s’attribue le statut particulier de l’unicité. J’ai saisi cette scène au moment même où elle allait m’échapper. Non seulement son contenu, mais sa forme me comblent (le cadrage est intégral). Je n’ai jamais autant tremblé lorsque le développement du film et son fixage étant terminés, j’ai scruté le négatif tout près du verre dépoli de la lanterne d’examen. C’est cette photographie-là qui fut mon propre révélateur, qui me remit soudain totalement en question, qui me fit comprendre du même coup le sens profond de ce que toujours je poursuis. C’est elle qui m’a plusieurs fois retenu quand j’étais sur le point de tout lâcher. » 

Dans un petit vestibule sombre, quelques images de famille, d’intimité. Celle du fils du photographe avec le bol aux rayons de soleil. Une directrice artistique veut voir le garçon, mais il fait son service militaire à l’époque. La photo sera imitée pour un magazine par un confrère de Willy Ronis. 

L’expo se conclut par cette image d’un couple dans le tube du Centre Pompidou. Pleins de souvenirs et un succès mérité. 

Au sommet de la rue Ménilmontant, le grand photographe nous a plongé au révélateur du siècle passé, du Front Populaire à la RDA, en passant par les guinguettes du bord de Marne ou les petites rues de Venise. Un témoin du siècle. 








mercredi 26 septembre 2018

L'invention de la neige, Anne Bourrel


L’INVENTION DE LA NEIGE, Anne Bourrel, 
Pocket (11/05/2017) La Manufacture de livres, 2016. 

Une belle bourgeoise triste
Laure Brenon n’arrête pas de pleurer et Ferrans, son mari, décide de la dépayser et d’emmener la famille dans les Cévennes. Pour voir la neige et skier. 
Si Laure est si triste, c’est parce qu’Antoine Brenon, 93 ans, son grand-père qui l’a élevée, vient de mourir et d’être enterré. Elle allait le voir à la maison de retraite chaque semaine, recueillir ses dernières paroles, les récits de sa vie. 

Le point de vue d'une narratrice
C’est la mère de Laure qui raconte, qui imagine aussi, sans doute, le trajet vers les Cévennes dans la Cayenne bleu-nuit de cette fille jalousée qui ne lui ressemble pas, 1,80, mince, les yeux bleux. Bien mariée avec un mari chef d’entreprise aisé, Ferrans, dépeint comme une sorte de vieux beau énergique et froid, souvent agacé par les humeurs de cette femme plus jeune que lui. « Un mari gâché » pense la narratrice. Avec eux, les deux filles de Ferrans, Moira et Clotilde, qu’il a eu d’une précédente union. Laure n’arrive pas à avoir d’enfant.

L'auberge au lézard 
Sur le plateau de l’Aigoual, dans les Cévennes, il fait froid, mais de neige, nulle trace. L’impatience de Ferrans peut grandir, à espérer en des canons à neige en altitude, ils ne vont pas lui inventer sa neige salvatrice. Et Laure continue de pleurer. 
A l’auberge où ils logent pour quelques jours, ils découvrent une sorte de micro société dans cette partie enclavée de la France. D’abord la grosse femme aubergiste et son lézard aux pattes griffues qui rôde partout, Jean Paul, l’homme aux yeux morts, avec sa planche de skate, moniteur de ski. Il y a aussi un homme qui court, qu’on voit passer, à toute vitesse. C’est le généraliste du village, Ali Talib. Ferrans lui demandera d’examiner sa femme qui ne dort plus. La petite famille semble étrangement décalée avec son arrivée impromptue en quête de neige.  

Du coté des Républicains en Espagne
En parallèle de ce récit, on va dans le passé. Antonio Bernon raconte son engagement à 15 ans du coté des Républicains dans la guerre civile espagnole, les horreurs de la guerre. Ce qui le fait tenir c’est l’idée de retrouver Gabriel, son amant, l’amour de sa vie. Mais de retour à Barcelone, la pharmacie des parents de Gabriel est tenu par d’autres gens et son amant a disparu. Antonio fait le seul métier qu’il connaisse: il travaille dans un bordel où il donne son cul. Bientôt, la menace franquiste se précise et il décide de fuir, en compagnie d’une « collègue », Maria de Las Nieves. Après les Pyrénnées, ils sont parqués sur la plage d’Argelès puis séparés. Antonio se retrouve dans un camps de réfugiés à Bram où il va apprendre le français et devenir Antoine Bernon. 

Une fin déroutante et macabre
On ne sait pas où on va, où on se dirige, dans ce roman. Il y a une vrai liberté dans la narration, on se demande si l’auteur elle-même avait prévu la fin, ou si elle l’a découverte, a réussi à l’inventer, comme la neige. On a le sentiment d’ une sorte de coalition secrète des personnages qui nous emmènent vers un bout de route invisible et innatendu. 
Une sorte d’humour noir très subtil se dégage de cette atmosphère dans cette auberge où on sert de la joue de boeuf et du vin rouge, avec le lézard, la grosse femme, le bourgeois énervé et sa femme éthérée et triste, le joli médecin souriant, sa pâte à crêpe, sa mélatonine et son codalil. Et la découverte du premier mort sonne presque comme un gag...
 Le dernier chapitre, toujours narré par la mère de Laure avec ce ton acerbe qui instille le malaise, va faire se rejoindre tous les fils et donner du sens à chacune des informations distillées, la description physique de Laure, les vraies raisons de sa tristesse et de son insomnie. Chaque détail fait sens et donne un plaisir de lecture augmenté. 

PERSONNAGES
Laure Brenon, 42 ans
Ferrans, son mari, 58 ans
La mère de Laure, narratrice
Antonio Bernon/Antoine Brenon, le grand-père
Teodora / Maria de Las Nieves, la grand-mère
L’aubergiste (Amélie) et son lézard (Roxy)
Moïra et Clotilde, les filles de Ferrans
Jean-Paul, moniteur de ski
Dr Talib, généraliste du village
Gabriel, l’amant d’Antonio
Agusti, Pujol et Jornet, compagnons d’Antonio dans le camp de Bram


samedi 22 septembre 2018

L'ÉCLUSE N°1, Georges Simenon


L’ÉCLUSE N°1 de Georges Simenon (1903-1989)

écrit en avril 1933 . Maigret n°17. 


On est à Charenton-le-Pont, à l’écluse n°1. Un homme îvre, Gassin, sort d’un bistrot et tombe à l’eau alors qu’il regagne son bateau. Il est retenu par quelque chose sous l’eau. Un corps ! A l’aide d’une gaffe, on retire le corps du noyé, qui a pris un coup de couteau, et on reconnaît Mimile, c’est-à-dire Emile Ducrau, l’armateur tout-puissant qui règne sur le canal, de Charenton jusqu’à la Belgique. Ducrau, une force de la nature, entêté, est ranimé et ramené chez lui. 
Gassin, lui, va poursuivre sa "neuvaine" d'alcoolique, d'estaminet en estaminet. 
Le lendemain, le commissaire Maigret descend du tramway n°13 Bastille Créteil pour mener son enquête. Qui a essayé de tuer Ducrau et pourquoi ? Le commissaire n’a plus que quelques jours à faire dans la police avant de prendre sa retraite anticipée et de s’installer dans sa « bicoque » des bords de la Loire. Sa femme part d’ailleurs là-bas, par la gare d'Orsay, pour installer les meubles. 
Il découvre donc ce petit monde dominé par la personnalité écrasante de Ducrau avec lequel se noue une relation équilibrée et un jeu du chat et de la souris. 
Bon roman d’atmosphère, beau portrait d’un homme puissant en affaire, ancien marinier qui s’est hissé hors de sa classe sociale à la force du poignet mais qui souffre de ne jamais ressembler à ces bourgeois qu’il côtoie dans sa propriété des bords de Seine à Samois. Simenon décrit un homme obligé de tomber l’armure, et qui montre toutes ses fêlures. 
Il y a des personnages fantômes aussi, tout d’abord Aline, la fille de Gassin, qui a un esprit de fillette de neuf ans, apparition angélique qui ne manque pas d’émouvoir Maigret. Gassin, le vieil ami de Ducrau, qui entre dans une neuvaine d’alcool. Jean, le fils fragile de Ducrau.  Et Bébert, l’aide-éclusier, pourquoi va-t-il commettre cet acte insensé au-milieu du roman ?



Personnages: 
Jules Maigret, commissaire de police
« Le commissaire, cependant, avalait une grande gorgée de bière fraîche, s'essuyait les lèvres et bourrait une nouvelle pipe. »
Emile Ducrau, dit Mimile, armateur

« Il avait une physionomie étrange, une tête large, charnue, aux traits épais, et pourtant on sentait que c'était dur, d'une solidité exceptionnelle. Son regard, quand il guettait un réflexe de Maigret, rappelait celui des vieux paysans qui font un marché à la foire, mais, la seconde d'après, les yeux bleus révélaient une naïveté déroutante. »
Gassin, vieil ami de Ducrau 

« Le vieux Gassin était là, tout seul, hargneux comme un chien malade, les yeux plus bordés de rouge que jamais »

Aline, fille de Gassin
« ...Maigret avait eu le sentiment de l'étrangeté d'Aline, qui, de loin, avait quelque chose d'aérien. Or, elle n'était ni mince ni frêle. Et même, quand on la voyait de près, on constatait qu'elle avait une chair saine et ferme, pleinement vivante. Ses traits étaient réguliers, et son teint coloré contrastait avec la blondeur de ses cheveux. »
Lucas, inspecteur de police
Jeanne Ducrau, femme de Ducrau
Berthe Ducrau, fille de Ducrau
Decharme, gendre de Ducrau
Bébert, aide-éclusier
Jean Ducrau, fils de Ducrau
« Rien sur ce Jean Ducrau, rien de rien ! Il y a comme cela des êtres sur qui les gens n'ont rien à dire. »
Mme Maigret

Lieux: 

Charenton, autour de l’écluse n°1 :
                  - La Toison d’or, le bâteau de Gassin, où il vit avec Aline, sa fille. 
                 - La Maison haute, où vivent les Ducrau et la maîtresse de Ducrau.

Paris      - Le Tabac Henri IV au-milieu du Pont Neuf
              - Le Quai des Orfèvres
              - Le Bureau de Ducrau, 33, quai des Célestins
             -  L’appartement de Maigret, boulevard Edgar-Quinet, vidé de ses meubles. 


Samois-sur-Seine, la propriété de Ducrau en Seine-et-Marne, le long du chemin de halage. 
 «  La maison de campagne de Ducrau, à Samois, séparée de la Seine par le chemin de halage, était une grande construction à trois ailes précédée d'une cour d'honneur »

- Du même auteur sur ce blog: LE PORT DES BRUMES.