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samedi 8 novembre 2014

Debout-payé: l'humour du vigile


Gauz     Debout-payé   (Le Nouvel Attila) septembre 2014. 


 Un vrai régal. Ça se lit trop vite. C'est drôle, tendre et vache. Comment être noir, ressentir qu'on fait partie d'une sous-caste de la société et se débarrasser de ce manteau encombrant avec un humour caustique.

Dans ce roman on apprendra à deviner de quel pays viennent les hommes noirs d'après leur façon de s'habiller et leurs accents.
 « Les Congolais modulent, les Camerounais chantonnent, les Sénégalais psalmodient, les Ivoiriens saccadent, les Béninois et les Togolais oscillent, les Maliens petit-nègrisent...».
On apprendra à quoi ressemble le XIè arrondissement arpenté comme des géomètres, les ambiances changeantes des rues de Paris. On saura ce qui se passe et qui vient dans un magasin Camaieu pendant les soldes sous forme d'abécédaire sarcastique, théories loufoques et autres "choses vues". Un éloge des fesses africaines, les cheveux naturels de femme noire « Pour la coiffer de la sorte, il a fallu que pourrisse au minimum une tribu entière de tyrannosaures ».

 On apprendra comment distinguer une femme Bété à bébé blancs et ce que représente le chien pour un Africain, très différent d'un animal de compagnie. On saura pourquoi les bébés finissent toujours par sourire au vigile.
« Le vigile adore les bébés. Peut-être parce que les bébés ne volent pas. Les bébés adorent le vigile. Peut-être parce qu'il ne traîne pas le bébé aux soldes. » 

On partagera avec l'auteur son questionnement sur les tatouages et autres piercings. Et on apprendra pourquoi le roman porte ce titre Debout-payé.

Puis le roman prend une autre dimension avec des voyages dans le passé qui retracent trois destins d'Ivoiriens venus en France et qui s'épauleront de génération en génération: André le médecin, Ferdinand l'entrepreneur sous-traitant les contrats de vigile et enfin Ossiri, sans doute un double de l'auteur, et son ami Kassoum, venu lui du ghetto de Abidjan Le Colosse. Pour se fabriquer une vie meilleure pour certain, par peur de l'ennui pour d'autres.

 Il y aura d'abord la Maman à laquelle pense le vigile pendant qu'il garde les Grands Moulins. La maman a fait des études de sociologie en France avant de retourner en Côte d'Ivoire, elle porte des jeans, les autres l'appellent la Blanche parce qu'elle refuse le pagne. Tout en contemplant une vieille affiche Western Union "Envoyez de l'argent au pays", Ossiri se souvient des théories bien affirmées de sa mère sur la façon dont l'homme noir doit se comporter face à l'asservissement séculaire de l'homme blanc.
Rire et cruauté se mélangent: Gauz parvient à nous faire rire en parlant de la crise vue par un Africain (et d'ailleurs pas besoin de venir d'un pays pauvre, il suffit d'avoir été désocialisé, marginalisé pour comprendre).
 « En pensant à toutes leurs usines, leurs centrales thermiques, leur plastique, leurs voitures, leurs stations à essence, leurs habits, leurs perruques, leurs avions supersoniques, leurs fils de pêche, leurs canapés oranges, leurs télés, etc., les occidentaux, Américains en tête, ont pris peur. Une grande peur. La peur de ne plus avoir de frigidaire à la maison. Une très grande peur. Et comme souvent dans ces cas-là, les sphincters lâchent et boum......La Crise était née. »
Il fait rire en parlant du duel Mitterrand- Giscard et du "monopole du cœur" mais on rit jaune quand ce dernier, élu au moment où on commence à trouver qu'il y a trop d'étrangers en France, invente "une nouvelle race de citoyens: les sans-papiers". On saura pourquoi il est terriblement ironique que le ministre de l'Intérieur se soit appelé Poniatowski.
On saura la vie et les prudences d'un travailleur sans-papier quand il doit prendre le train (description de la "cité-dortoir des Courtilleraies, au Mée-sur-Seine), il nous restera de belles images des Grands Moulins la nuit quand ils sont désertés et que le vigile fait sa ronde, on saura qu'il y a plein de policiers en civil pas discrets du tout sur l'avenue des Champs-Élysées
  « Si cette avenue est la plus belle du monde, le vigile est alors fleuriste-frigoriste-thalassothérapeute chez les Inuits. »
 On saura tout des fragrances d'un magasin Sephora, on verra des femmes voilées du Golfes fraterniser avec des travestis, on apprendra ce qu'est une Tchatcho, et pourquoi certains sacs sont transformés en cages de Faraday portables. Et plein d'autres choses encore.
 Un livre qui donne la pêche, qu'on a envie de prêter, et qui permet de voir l'homme derrière ces dizaines de vigiles noirs que nous avons côtoyés dans nos supermarchés.

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