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jeudi 11 octobre 2012

Le spleen de l'amnésique


MÉMOIRE MORTE, Donald Westlake, traduit par Gérard de Chergé.
380 pages fascinantes. Il y a longtemps que je n'avais pas pris autant de notes sur un livre, presque à chaque page. Même les redites, les longueurs prennent leur sens, elles illustrent très bien les ruminations, les ressassements du personnage, qui sont aussi les nôtres dans la vie. Car si on s'identifie au personnage, c'est aussi à cause du réalisme auquel s'oblige Donald Westlake, la fiction n'autorise pas la triche avec le réel: les problèmes d'argent, de travail,les rendez-vous aux bureaux de recherche d'emploi, les chèques de l'assurance chômage dominent le quotidien.


Un roman existentiel, dit le quatrième de couverture.
En effet. Car l'existence de Paul Coles, acteur en tournée dans une petite ville, est bouleversée par un mari jaloux qui lui a fracassé une chaise sur la tête. Il perd la mémoire, et son identité. Coles a une mémoire trouée mais qui fonctionne encore, et il garde espoir de retrouver sa vie d'avant. Réalisme du monde dans lequel le blessé se réveille du coma: on le soigne bien sûr, mais on met de coté ses affaires pour être sûr qu'il paie l'hôpital, et on est bien content de le confier aux soins d'un shérif qui ne l'aime pas « Vous faites le malin, là, c'est un de ces marioles de la grande ville » et qui le surveille quand il prend bien son  billet à la gare routière pour aller n'importe où à condition de ne jamais remettre les pieds dans cette ville.
Coles atterrit donc par hasard à Jeffords, une petite ville ramassée sur elle-même, dont la rivière est polluée par la tannerie. Le seul endroit où il peut trouver du travail, rejeté même par le bureau de l'emploi quand il a parlé de son ancien métier -comédien-: "nous ne voulons pas de parasites ici."
Bureau de recherche d'emploi vu par Paul Graham


Westlake décrit avec efficacité et précision le décor de la petite ville, tout ce que voit Coles et cela évoque des images de film : quand Paul Coles se fait embaucher à la tannerie, on dirait Johnny Depp arrivant dans la petite ville de Dead Man (Jarmusch),  ambiance à la Blue Velvet quand il essaie de ne pas se perdre d'un quartier à l'autre. On avance dans le roman avec l'angoisse de ce qu'il va arriver au personnage, et même si il ne se passe rien, c'est tout l'art de Westlake de faire sourdre l'angoisse de scènes vides.

Malgré tout,  il va trouver une famille d'accueil, se socialiser, trouver un équilibre entre son travail à la tannerie dont il aime l'effort physique, ses amis, dont Edna, la jeune fille qu'il fréquente. Les menaces se réduisent, l'atmosphère autour du personnage devient moins sombre.

Mais le malheur de Coles, c'est qu'il est obsédé par sa vie d'avant. Il a peur
d'oublier de partir. Il s'entoure de notes, une "mémoire de rechange sous forme de bouts de papier". Il part parce qu'il est curieux de découvrir qui il est, même s'il a peur de quitter Jeffords et de se lancer dans les ténèbres et l'inconnu. Ces ténèbres et cet inconnu que nous a si bien fait ressentir l'auteur quand Coles est arrivé dans la ville.

Il a enfin réuni l'argent pour le voyage en car. New York est découverte à travers le regard d'un amnésique, pour qui "elle est aussi étrangère que les lunes de Mars". Cette phrase illustre bien le tour de force de Westlake, qui nous fait ressentir le point de vue du voyageur fatigué et inquiet, égaré dans sa recherche d'identité ainsi que dans les rues sombres et tortueuses.
La fascination continue quand Paul Coles retrouve son appartement. Il enquête sur sa vie d'avant en se basant sur des éléments très concrets: carnet d'adresse, pile de photos de lui, feuilles d'impôts, carte de syndicat des acteurs, il se documente sur lui-même comme s'il reconstituait un puzzle.
«Tu es un grand naïf égaré dans un monde impitoyable» lui dira son ancienne agente (incroyable sosie de l'agent de Joey Tribiani dans Friends), qui lui offre une aide concupiscente «Tu es un puceau flambant neuf» tandis qu'un de ses anciens amis, Nick, finira par se lasser de cet homme trop différent du Paul Coles d'avant.

La nuit, Coles est piétiné par les monstres des ses rêves, et le jour, dans tous ses contacts avec les humains « il y a toujours un mur, soit d'indifférence, soit d'égocentrisme, impossible à surmonter»

La suite du roman est marqué par cette fatalité: cette mémoire comme une passoire, le découragement, la dépression, voyage intérieur écrit par un auteur de polar sur un être qui vit "une sorte d'interègne sur le territoire de son ancienne vie". Et n'aura d'autre échappatoire que d'accepter les gouffres de son cerveau.

Paul Coles ne se suicidera pas, non, car pour un homme qui oublie tout, les problèmes ne sont que temporaires "tout serait arasé, silencieux, obscur, d'ici très peu de temps"...
Mais le lecteur aura bien du mal à oublier Paul Coles, réfugié dans une ville de hasard qui n'est pas la bonne. On referme le roman en pensant à lui comme le symbole de tous les gens qui peuvent nous hanter, mais qui eux, nous ont oubliés. Ou l'inverse.


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