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dimanche 16 décembre 2012

Les bibliothécaires défendent la gratuité des prêts (1995)

Vieux papiers
Je fais du tri dans mes vieux papiers qui prennent la poussière. En guise de numérisation, je prends une photo puis ils vont s'empiler dans la poubelle de tri sélectif. 

Redécouverte de cet article du Monde qui montre que les problématiques du droit d'auteur existaient déjà à l'époque. Tout ça ressemble tellement à ce qu'on vit avec le numérique, la copie privée, le piratage, la licence globale...


Les bibliothécaires défendent la gratuité des prêts 
Le Monde 21 avril 1995
par Catherine Bédarida
L'affaire tient en deux chiffres. Aujourd'hui, 100 millions de livres sont empruntés en une année dans les bibliothèques publiques, tandis qu'il se vend 300 millions d'ouvrages neufs. Un à trois: ce rapport est un phénomène nouveau, et il bouleverse le petit monde des professionnels du livre. Depuis 1980, les bibliothèques ont connu un essor exceptionnel. Le nombre de mètres carrés a doublé. La décentralisation, en 1986, a incité les maires à construire ou moderniser les bâtiments. Une nouvelle génération est apparue: les médiathèques, qui prêtent livres, disques, vidéos et parfois oeuvres d'art ou CD-ROM, attirent les jeunes (les moins de 35 ans représentent 82 % des inscrits à Nantes, par exemple).
Les vieilles biblis aux parquets grinçants ont souvent fait place à des architectures audacieuses. La part des Français inscrits dans une bibliothèque municipale a peu évolué (17 à 18 % selon les années). Mais le volume des prêts a explosé, passant de 59 millions en 1980 à 103 millions selon les derniers chiffres ministériels.
«Nous rendons grâces aux bibliothécaires tous les matins. Ils font un travail prodigieux en faveur des auteurs », reconnaît Paul Fournel, romancier, secrétaire général de la Société des gens de lettres (SGDL), qui regroupe quelque 13000 auteurs. «Mais, ajoute-t-il ausssitôt, le droit doit s'adapter à cette nouvelle situation. »
 Pour la SGDL comme pour une partie des éditeurs, le coup est parti: haro sur la gratuité des bibliothèques. Les auteurs doivent percevoir des droits pour leurs ouvrages prêtés, alors que stagnent les ventes de livres. «Lorsqu'un tirage est épuisé ou que le livre a été retiré des librairies, il continue fort heureusement à vivre dans les bibliothèques. C'est là que commence l'injustice à l'égard de l'auteur, affirme Paul Fournel. Bien sûr, il est heureux de savoir que ses ouvrages sont toujours lus. Il se sent néanmoins spolié de ses droits, dans la mesure où la présence d'un ouvrage en bibliothèque permet la lecture d'un texte à des milliers de personnes sans que l'auteur perçoive une rémunération. »
Éditeur de sciences humaines, un secteur économiquement fragile, François Gèze (La Découverte) plaide pour un droit payé par les emprunteurs, quand d'autres préféreraient que l'État soit le payeur: « La lecture publique et gratuite est certes un objectif sympathique et généreux, mais ses effets sont pervers. Les étudiants devraient payer de 5 à 10 F quand ils empruntent un livre en bibliothèque universitaire. »
Selon lui, la gratuité des manuels scolaires jusqu'à la fin du collège produit des générations d'enfants qui découvrent l'écrit dans des ouvrages "vieux et sales", dévalorisant le livre. Le prêt payant serait une manière de reconnaître qu'un livre est le fruit du travail d'un auteur, d'un éditeur. Sans auteur, pas de livre, répète Paul Fournel, et sans livre, pas d'éditeur, ni de libraire, de bibliothécaire, de relieur....« Pourquoi l'auteur serait-il le seul de cette chaîne à ne pas être rémunéré ?» interroge-t-il, constatant qu'entre les éditions de poche et les clubs de livres, les droits d'auteur rognés par les éditeurs et la baisse des tirages moyens, les écrivains voient leurs rémunération diminuer.
Une directive européenne de 1992 prônant le prêt payant a, un temps, réjoui ses partisans. Mais, grâce au flou de ses applications, le gouvernement français ne s'est pas senti tenu de modifier sa législation. Il n'empêche, d'aucuns, au ministère de la culture, prédisent que l'instauration d'un droit de prêt est inéluctable. Face à ces déclarations, une étude de l'Observatoire de l'économie du livre a le mérite d'introduire des éléments chiffrés . L'achat et le prêt ne sont pas des pratiques concurrents, mais plutôt complémentaires, démontrent les chercheurs. Les gros emprunteurs sont aussi de gros acheteurs. Les Français préfèrent acheter qu'emprunter. Ainsi, 40 % d'entre eux achètent des livres, sans pour autant fréquenter de bibliothèque.
Une telle étude n'a cependant pas désarmé partisans et adversaires du prêt payant, tant les débats sur la lecture constituent, en France, un sujet sensible. En première ligne du combat contre le droit de prêt viennent les bibliothécaires, presque unanimes. Une comparaison leur vient sans cesse : la lecture publique gratuite est une conquête sociale, au même titre que l'école pour tous. Attachée à ce principe, cette profession en déplore parfois les premières entorses: depuis la décentralisation, les mairies ont souvent instauré des droits d'inscription. Les Parisiens peuvent encore emprunter gratuitement dans les bibliothèques de la ville. Mais, selon l'Association des bibliothécaires français (ABF), 70 % des bibliothèques municipales exigent une cotisation annuelle, une pratique qui ne touchait que 28 % des établissements en 1978. Toutefois, les sommes restent modiques, de 30 à 100 F pour l'année, et enfants, RMistes, chômeurs en général en sont exonérés.
Malgré ces nouvelles recettes, la tendance des budgets d'acquisition alloués par les mairies est à la baisse depuis 1994. « Si l'on introduit des obstacles financiers et que l'on ne renouvelle pas suffisamment les collections, les lecteurs vont fuir les bibliothèques. Mais ils n'achèteront pas plus de livres. Ce sera une perte pour tout le monde», s'inquiète Claudine Bellayche, présidente de l'ABF.
Fierté des bibliothèques  le travail auprès des enfants, souvent mené en lien avec l'école, touche un public socialement plus divers que celui des adultes. Aujourd'hui, la moité des livres empruntés en bibliothèque le sont par des enfants. Si les défenseurs du prêt payant ont beau jeu de souligner que les usagers adultes des bibliothèques se recrutent dans les milieux privilégiés, ils s'inclinent devant le succès des opérations dans les quartiers difficiles. Sans toutefois renoncer à leurs revendications...
La plupart des éditeurs pour la jeunesse ne l'entendent pas de cette oreille. Dans l'univers de l'édition, ils se situent plutôt du coté des opposants au prêt payant, tout comme les éditeurs de livres pratiques et de manuels scolaires. « Nous travaillons depuis 25 ans pour que les enfants prennent le chemin de la bibliothèque, nous n'allons pas militer pour l'introduction d'obstacles financiers », explique Christian Bruel, auteur et éditeur (Le Sourire qui mord).
SITUATION DÉLICATE
Comme d'autres éditeurs jeunesse, il se targue de bien connaître son public, à force d'aller à sa rencontre. «Je ne suis pas sûr que mes collègues des secteurs plus menacés, comme la littérature générale ou les sciences humaines, aient cette connaissance de leur terrain», lâche-t-il aimablement...A ses yeux, l'efficacité du remède aux maux de l'édition -le prêt payant- reste à prouver.
La situation de la lecture est délicate en France, font observer les bibliothécaires. «Comme les librairies, nos établissements sont fragiles, déplore Claudine Belayche; en 1991, 18% des Français étaient inscrits en bibliothèque; l'année suivante, le pourcentage avait baissé d'un point. Rien n'est gagné. » Créer des lecteurs, donner envie de lire à un public  le plus large possible dès le plus jeune âge, répondre à ses attentes: l'enjeu semble trop complexe pour appeler des solutions-miracles.
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Villeurbanne, Arles, l'une est chère, l'autre gratuite 
La première est l'un des grands travaux de François Mitterrand. Construite à Villeurbanne en 1988, dans le fief du socialiste Charles Hernu, elle fait payer ses lecteurs. La deuxième, voulue par Jean-Pierre Camoin, actuel sénateur, maire chiraquien d'Arles, ouverte en 1989, est l'une des rares médiathèques municipales où l'inscription et le prêt de livres, disques, vidéos et oeuvres d'art soient entièrement gratuits. Toutes deux sont des symboles de la modernisation réusssie des bibliothèques publiques. Chacune d'elle bénéficie d'un lieu exceptionnel. La Maison du livre, de l'image et du son de Villeurbanne a été dessinée, depuis le bâtiment jusqu'au mobilier intérieur, par Mario Botta, architecte de la toute nouvelle cathédrale d'Évry. Le puits de lumière central ressemble d'ailleurs à une coupole, conférant un caractère presque sacré aux rayonnages de livres et aux salles de lecture. En Arles, il faut pénétrer dans le cloître de l'ancien hôpital pour accéder à la médiathèque, mariage étonnant d'une architecture de verre ultra-contemporaine avec les murs et les poutres du XVIe siècle. Les livres de sciences humaines et de technologie se trouvent dans cette salle de l'hôpital d'Arles peinte par Van Gogh, et l'on y reconnaît la porte de la chapelle et les fenêtres du célèbre tableau. 
A Villeurbanne, en plus de l'inscription annuelle (80 F pour un adulte habitant la commune), le lecteur débourse 4 F par disque emprunté ou acquitte un forfait mensuel de 60 F pour les vidéos. La bibliothèque a convaincu la mairie de rendre l'inscription  des enfants gratuite au 1er janvier 1995. « Depuis, nous enregistrons une hausse des prêts de 24 % au rayon jeunesse», se réjouit Jean-François Carrez-Corral, directeur de la médiathèque. Ouverte quarante-cinq et six jours par semaine, soit dix heures de plus que la moyenne des bibliothèques municipales dans les villes de même importance, la Maison du livre accueille un très large public: 20% de la population y est inscrite, et le volume des prêts dépasse la moyenne (6,7 prêts par habitants, contre 4,3 dans les villes de tailles comparable)/ Au hit-parade des emprunts figurent Tintin: Le Temple du soleil chez les adultes, Tom Tom et Nana pour les enfants, un disque de Jimi Hendrix, un film de Woody Allen et, à l'artothèque, une gravure  d'Alecchinsky. «Le principe d'un droit d'auteur sur les prêts ne me choque pas, affirme Jean-François Carrez-Corral. Peu importe s'il bénéficie d'abord aux best-sellers. Ce   n'est pas aux bibliothécaires de porter un jugement sur ce que les gens doivent lire. » Il préconise l'achat d'ouvrages par les bibliothèques à un prix supérieur à celui du marché. Le surcoût permettrait de rémunérer les auteurs. «Même si cela diminue un peu les acquisitions, il me semble préférable de respecter le droit de rémunération des auteurs», poursuit-il, en rupture avec l'opinion majoritaire de ses collègues. 
L'oeil tourné vers les iris du cloître de l'Espace Van Gogh, Jean-Loup Lerebours, directeur de la médiathèque d'Arles, s'enflamme. Champion de la gratuité totale, il a mis en pratique ses convictions. Avec succès: le quart des habitants de la petite ville sont inscrits, malgré des horaires malcommodes. Pour lutter efficacement contre les exclusions et l'illettrisme, il faut tout faire pour faciliter l'accès du plus grand nombre, affirme-t-il. Outre la gratuité, la médiathèque veut simplifier la vie des usagers: durée de l'emprunt portée à quatre semaines, absence de pénalités journalières de retard, présence d'une boîte à l'extérieur pour les retours en dehors des heures d'ouverture...Jean-Loup Lerebours est convaincu que les bibliothèques aident l'édition et la librairie, plutôt qu'elles ne la pénalisent. «Avant l'ouverture de la médiathèque, la littérature de jeunesse était peu présente dans les vitrines des librairies d'Arles. A présent, nous avons créé une demande en faisant découvrir ces livres et ces auteurs, et les rayons jeunesse se sont développés dans les magasins. »
La médiathèque achète ses livres et ses disques uniquement chez les libraires et les disquaires d'Arles ou de Montpellier.
En invitant des écrivains en résidence, en donnant par exemple carte blanche au poète Charles Juliet à la Maison du livre de Villeurbanne, en faisant venir régulièrement des auteurs, en les rémunérant pour ces interventions, en concluant par des ventes-signatures, les bibliothèques publique mènent déjà une politique d'aide aux auteurs, estiment les deux directeurs de médiathèque. Catherine Bédarida.
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