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samedi 9 février 2013

Rien ne se passe comme prévu, retour sur la présidentielle.


Rien ne se passe comme prévu, de Laurent Binet. 300 pages vivantes, une bonne surprise.
Résumé: Laurent Binet, jeune écrivain, suit la campagne de François Hollande du 20 juin 2011 au 6 mai 2012. Le livre prend la forme d'un journal, les dates servant d'en-tête pour les chapitres. Il bénéficie de la complicité de Valérie Trierweiler qui lui facilite les contacts avec le candidat. Il recueille les témoignages des proches de Hollande, les historiques comme les nouveaux. Ce sont d'ailleurs les pages les plus intéressantes, celles où les politiques se lâchent le plus.
Ce qui plaît dès le départ dans le livre, c'est le coté candide de Laurent Binet, ancien prof de ZEP invité à la cour des puissants, des notables de la gauche. Ses hésitations, sa timidité qui lui joue des tours, exemple page 60 :
Hollande me voit avec l'Équipe à la main, il me dit: « Alors, c'est le classico, ce soir ?» Je dis oui et je commets l'erreur fatale de ne pas enchaîner tout de suite. (...) à force de se présidentialiser, il m'intimide, ce con! Pourtant, il est souriant, comme d'habitude, mais il y a un truc qui me met mal à l'aise. 
Il fait parler les proches du candidats, les gardes du corps comme les plumes et les hommes de l'ombre, il accompagne, souvent à la traîne, obligé de courir pour accrocher le bon wagon. Il décrit ceux qui le suivent, les journalistes avec les meneurs qui émergent, et qui fabriquent l'opinion, Montebourg en empereur romain à la démarche de Mr Hulot, Valls, personnage sec, qui semble déjà habiter la fonction de ministre de l'intérieur, Martine Aubry, absente physiquement mais présente dans les conversations (et pas gâtée).
 Il va aussi faire un tour chez les UMPistes chauffés à blanc et obsédés par l'assistanat, qui croient encore à leur candidat (décrit plus tôt dans le livre via Emmanuel Todd « Il se situe dans un modèle hiérarchique: il se montre fort avec les faibles et faible avec les forts» p.70) . Et assiste à un discours de Mélenchon dont il admire le tour littéro-révolutionnaire.

La sensibilité de Laurent Binet lui fait porter une attention particulière à certains déplacements du candidat, Florange (p.168), un moment exceptionnel avec les ouvriers, les syndicalistes, (p.190) une réunion avec des femmes du planning familial , (p.209) une avec des jeunes des cités où Binet donne la parole à une franco-algérienne qui dénonce l'amalgame arabes/musulmans , puis c'est le tableau déprimant brossé par la situation des femmes en banlieue (p.238) « une grossesse précoce est un moyen de se faire respecter dans la rue et aussi parfois d'éviter les rapports sexuels» , bref, c'est aussi un voyage dans la France d'aujourd'hui, un portrait en forme d'aperçu, par un homme qui ne cache pas ses opinions de gauche et même son attirance pour un mélenchonisme en pleine émergence...

Puis arrive le moment du vote, on voyage moins, le temps semble se distendre, on sent que l'auteur Binet a fait son trou dans la "cour" du candidat, qui se dispute les places dans la bonne bagnole...L'auteur excelle à restituer le flot des conversations, le brouhaha des échanges, sorte de brainstorming permanent d'une machine politique bien rôdée en route pour le sommet.

Le prof de français Binet analyse les anaphores de Hollande.  D'abord dans un discours, p.185 « Sur l'ensemble du discours, je compte cinq anaphores, procédé de tribune toujours efficace qui consiste à répéter des mots ou des groupes de mots en tête de phrase» puis la célébre tirade qu'il improvise au cours de l'affrontement télévisuel,  cent pages plus loin («Moi, Président de la République...»). « L'anaphore est un procédé stylistique d'une très grande efficacité, l'effet de scansion qu'elle produit frappe immanquablement les esprits, c'est pourquoi tout le monde a retenu ce passage » (p.288).

Je ne sais pas si c'est un document historique, il manque sans doute le vrai visage de Hollande, sauf page 192..., mais ça se lit très bien. Si je compare avec le livre de Yasmina Reza, que j'ai lu il y a cinq ans,  celui-ci me paraît nettement supérieur, alors que le "client" était peut-être moins intéressant, à cause de sa normalité revendiquée. Binet a mieux travaillé son sujet, accumulé plus de notes, peut-être utilisé un dictaphone. Maintenant, je vais être curieux de lire son roman.

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