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mercredi 2 avril 2014

L'exil intérieur de l'homme moderne

L'EXIL INTÉRIEUR de Roland Jaccard, schizoïdie et civilisation. 
(Points Seuil- Anthropologie, Sciences Humaines)
 La maladie comme dernier refuge de la créativité.
Allez, un petit bouquin de 150 pages, ça va se lire vite, et on va faire un petit billet rapide, se dit le blogueur....Hum, raté.
Quarante ans après, l'essai de Roland Jaccard reste un modèle de lucidité, une stimulation intellectuelle et iconoclaste qui mérite d'être lu. Et j'insiste sur la dénomination du livre: c'est un essai, un livre qui n'affirme rien mais essaye de prendre un cliché de la civilisation dans un moment donné. (D'ailleurs, l'auteur, effrayé par le succès du livre, inquiet d'être prisonnier des thèmes développés, déclara dans une préface ultérieure qu'il fallait être capable de changer d'idées comme de chemise.)
Un livre qui frotte les idées comme des allumettes, qui fait se rencontrer plein d'auteurs et inventeurs de concepts: Thomas Szasz, Georges Devereux, Freud, Norbert Elias, Kostas Axelos...

Après Le monde extérieur de Michel Houellebecq (billet précédent), voici L'exil intérieur, beau titre. Comme souvent, les livres se répondent. Le personnage houellebecquien incarne à merveille cet homme de la modernité décrit par Rolland Jaccard en 1975:
Un homme faible, désarmé, comme châtré. Il est l'homme de la technologie froide et des affects morcelés qui cherche dans l'animal domestique un "super-gadget" - c'est pour l'homme sédentarisé et comme désincarné par la mécanisation, une merveille d'automatisme, une force dont la complexité, la souplesse, ne peuvent être égalées. 
Et page 108, à propos des clubs de vacance, on dirait du Houellebecq avant l'heure, écrit trois ans avant la sortie des Bronzés...:
...prolifération des clubs de vacances et de loisirs qui sont de véritables cliniques d'oubli pour les grands blessés psychiques de notre société. Là, des infirmières et des moniteurs brevetés prennent en charge ceux qui sont devenus de véritables malades, leur assurant pendant quelques semaines une vie végétative parfaite  et un supplément de félicité sensorielle qui correspond pour l'inconscient à une régression préœdipienne. 

Tout d'abord, Jaccard remarque que le médecin s'est substitué au prêtre, l'idéologie médicale domine notre époque. Il faudrait changer l'attitude de l'être humain sur la maladie, la considérer comme une création. Au lieu de chercher les coupables tout désignés, nos "sociétés techno-bureaucratiques et social-capitalistes":
 Ne sont-ce pas elles qui fournissent un contingent sans cesse croissant de malheureux aux gigantesques machines à analyser (et à guérir ?) qui ont été mises en place, sous forme d'offices médico-pédagogiques et de polycliniques psychiatriques, par des gouvernements prévoyants ?

Puis l'auteur regarde notre civilisation à la lecture de Freud. La civilisation repose sur le refoulement des instincts sexuels et agressifs.
 Il faut admettre, dit Freud, que la fonction sexuelle a sensiblement diminué d'importance en tant que source du bonheur; rien d'étonnant à cela: le bonheur n'est pas inscrit dans le programme de la civilisation. D'où la grande différence entre le barbare et l'homme civilisé: le premier cherche le plaisir, le second cherche à éviter le déplaisir. (p.29)
 La société a la mainmise sur l'individu par l'intermédiaire du sentiment de culpabilité. Nietzsche:

«Ce qui fait le contenu de la conscience, c'est tout ce qui a été exigé de nous quand nous étions enfants, régulièrement et sans raison, par des personnes que nous vénérions et craignions. C'est donc de la conscience que vient ce sentiment d'obligation (il faut que je fasse telle chose, que je ne fasse pas telle autre) qui ne demande pas: pourquoi le faut-il ?La foi en l'autorité est la source de la conscience: celle-ci n'est donc pas la voix de Dieu dans le cœur de l'homme, mais la voix de quelques hommes dans l'homme. »

Solutions: la sublimation ou les plaisirs substitutifs comme le tabac ou la boisson.

Qui est l'homme de la modernité ? Quelqu'un qui vit dans le monde du chacun pour soi, du chacun chez soi. La dimension du privé, du personnel, de l'intime l'emporte sur celle du communautaire, du social, du collectif.

Qu'est ce qui mène à ce modèle de civilisation ? On a créé un mur entre les corps. Il cite Norbert Elias qui a montré dans La civilisation des mœurs que beaucoup de choses qui nous paraissent normales sont en fait récentes dans notre temps d'homme: les notions de pudeur et de nudité, la honte, la fourchette, le mouchoir, la chemise de nuit: ce sont des instruments de civilisation qui dressent des murs émotionnels entre l'homme et son propre corps. (p.52)

Pareil pour l'agressivité et la violence.  Elle est aujourd'hui auto-contrôlé, sur-contrôlé, et nous avons peine à imaginer ce qu'était une société violente. Comme le dit Elias, nous sommes des enfants de chœurs par rapport au passé; seul l'Etat, qui a le  monopole de la violence légale, peut encore y recourir.

Les mœurs se sont adoucis grâce à la maîtrise de soi et à l’auto-contrainte qui nous modèle. Le processus de civilisation a pacifié des zones dangereuses. L'éducation a joué son rôle (c'est pour ça qu'un seul pédagogue est plus utile que cent policiers. p.73) Mais à la place de l'agressivité apparaît la culpabilité, qui ruine chez l'individu toute possibilité de bien-être psychique.

Au chapitre suivant, Jaccard rappelle le succès hallucinant qu'ont connu les thèses médicales de Tissot sur les dangers de la masturbation qui ont culpabilisé des générations entières sur trois siècles. Un délire médical collectif.

Pour Thomas Szasz,
 « ...en même temps que les hommes cessaient de croire au démon, à la sorcellerie, il se produisait, dans l'explication que l'homme cherche toujours à donner du mal, un déplacement. Ce n'était plus à un pacte avec le diable ou à de malveillantes sorcières et ensorceleuses que l'homme attribuait ses maux, mais à la masturbation. La figure du médecin supplantait celle du prêtre et le bouc émissaire, après la sorcière, devenait le masturbateur dont le symbole est le fou se masturbant dans l'asile. Quelque chose ou quelqu'un -le diable, la masturbation, la maladie mentale- interviennent toujours pour obscurcir, excuser et expliquer l'inhumanité de l'homme.

Pour Szasz, l'idéologie médicale a pour but de médicaliser de plus en plus la société, de même que le but du christianisme était d'évangéliser les esprits. Le christianisme y parvenait en considérant tous les hommes comme pécheurs (doctrine du péché originel) et en leur laissant croire qu'ils ne pouvaient être sauvés que par l'Eglise. La médecine, elle, considère tous les hommes comme malade (l'hypothèse masturbatoire étant reformulée aujourd'hui dans le sens de la maladie mentale) et ne pouvant être guéris qu'avec l'aide de la profession médicale. p.92
La dernière partie du livre va traiter de l'exil intérieur proprement dit, la schizoïdie de civilisation à la lumière de l'ethnopsychiatre Georges Devereux.

«...l'homme de la modernité est volontiers schizoïde; incommunicabilité, solitude, ennui, morosité, dégoût, ces maîtres mots de sa détresse subie et acceptée résument son expérience. Et, du cabinet du généraliste, comme du divan du psychanalyste, s'élève la lugubre complainte des incompris, des angoissés, des suicidaires, des insatisfaits, des dépressifs, des laissés-pour-compte...comme si l'homme de la modernité s'appréhendait essentiellement à travers ses troubles, ses symptômes, ses désordres biologique et/ou psychiques. La maladie comme dernier refuge de la créativité. » p.98
« Chaque société a les fous qu'elle mérite; la nôtre produit des schizos éteints, englués dans leur misère psychologique, coupés d'autrui, dissociés, de même qu'elle produit des individus éteints, englués dans leur misère psychologique, coupés d'autrui, dissociés. La différence n'est que de degrés. »
« Revenant après quelques jours ou quelques semaines d'un pays dit sous-développé où, malgré la misère, la vie est encore chaleureuse, on arrive un beau matin à Orly; on prend le métro; on observe; et on est saisi d'effroi et de stupeur en regardant ces visages figés et cadavériques qui se déplacent à un rythme rapide et stéréotypé dans un mutisme parfait. Comment ne pas songer alors à ces schizophrènes chroniques, ces schizos éteints, que l'on voit déambuler sans fin dans les couloirs de l'hôpital psychiatrique ? » 
Nos exutoires, inspiré par François Laplantine:

L'avertissement de Georges Devereux:
« Notre société devra cesser de favoriser par tous les moyens le développement de la schizophrénie de masse, ou elle cessera d'être. S'il est encore temps de recouvrer notre santé mentale, l'échéance est proche. Il nous faudra regagner notre humanité dans le cadre même de la réalité, ou périr. »
Pour Thomas Szasz, le malade mental est un individu qui refuse de se conformer à un rôle social, élaborant une néoréalité délirante, il se trouve dans la situation du prisonnier qui creuse un tunnel pour fuir sa geôle et qui aboutit dans une autre cellule.
C'est pour cela qu'il développe le concept d'antipsychiatrie. On ne doit pas porter de diagnostic sur le sujet, sinon, on le chosifie, on l'invalide socialement en le faisant rentrer dans une classification.

Le dernier chapitre traite de la normalité. Qu'est-ce qu'être normal ?
 Pour l'idéologie psychiatrique, l'individu normal est effectivement bien adapté, respectueux de la hiérarchie sociale, des codes sociaux, doté d'un moi fort, d'un certain degré de rationalité...A l'opposé, l'individu anormal est décrit comme un être immature, doté d'un moi faible, labile, se maîtrisant mal et dont la raison est infiltrée de fantasmes. Entre le normal idéal et l'anormal irrécupérable, il y a une échelle qui nous conduit du petit névrosé, en passant par l'artiste -justifié par ses productions- et l'adolescent en rupture de ban, aux grands malades mentaux. p.139
Ce qu'on peut dire pour conclure, c'est que l'homme de la modernité de 2015 ressemblera comme à un frère jumeau à celui de 1975. Sauf qu'il a pris du bide et que son smartphone a remplacé les mots croisés dans les transports en commun.

- Roland Jaccard a un site et un blog mis à jour. Et il n'hésite pas à être scandaleux (exemple).



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