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vendredi 25 juillet 2014

Le Livre sans nom, forcément hénaurme !

Le Livre sans nom, Anonyme (Sonatine), traduit de l’anglais par Diniz Galhos, 460 pages, 21 €


Anonyme aime bien se marrer. Mais pour ne pas que son plaisir soit gâché par des rabats-joie, des tristes sires, des peines à jouir, des raclures, des salopards, des sacs à merde consanguins, il décide de garder l'anonymat. Il ne voudrait pas qu'on lui dise que ce n'est pas de la littérature. Lui, il s'en fout, il écrit son histoire. Il invente des personnages Hénaurmes, tous plus mauvais et teigneux les uns que les autres au point qu'on a l'impression qu'il n'y a qu'un seul personnage unique dont on change le nom et dont on exagère les caractéristiques. Mais toujours avec quelque chose de rocailleux dans la voix...  On est dans la surenchère permanente, il y a toujours un meilleur tueur ou un méchant qui doit faire encore plus peur que le précédent jusqu'à l'apothéose.

 Bourbon Kid boit de la pisse, puis du bourbon et tue tous le monde. Deux moines genre Obi-wan et son padawan débarquent de leur île lointaine pour récupérer la pierre qui peut sauver l'humanité et ne doit surtout pas tomber entre les mains du mal et on se marre. L'inspecteur en chef des enquêtes surnaturelles débarque à Santo Mondega. Rodeo Rex l'imbattable, chasseur de prime du Très-haut, arrive aussi. Pas de personnage principal, pas de héros, et le seul personnage un peu vertueux, le jeune  moine Peto ne demande qu'à s'encanailler. Ce sont des figures réduites au minimum avec un nom original et des pulsions, violentes en général.

Ce bouquin est sur une ligne de crête. Il excite tous nos mauvais instincts avec joie. Des grossièretés basiques et bas du front arrivent même à nous faire rire. Avec le troisième voire quatrième degré, le lecteur se laisse entraîner dans la régression et la transgression. Il devient un des salopards de Santo Mondega.
L'auteur se lâche la bride, on se demande si ça va tenir, et ça tient, ça ne fléchit pas, ça se réinvente sans cesse.

Je crois que ça tient grâce à la forme, à la construction. Il y a un vrai contraste entre le fond délirant de western déjanté et la forme quasi-ascétique, régie par des règles strictes.
Chapitres courts de trois ou quatre pages, écriture sèche et descriptive qui va à l'essentiel et dépeint une abondance de péripéties qui succèdent les unes aux autres.
Tout cela pourrait paraître extrêmement embrouillé, voire bordélique. Sauf que le roman repose sur une écriture très feuilletonnante et un découpage parfaitement rythmé, autre emprunt aux séries télé. Chaque chapitre constitue une sorte d’épisode qui focalise sur un personnage spécifique et le livre progresse par niveau, comme dans un jeu de combat du type “beat them all” (Streets of Rage ou Double Dragon) : les ennemis se font de plus en plus féroces, jusqu’au final fight contre le “boss”. Source: Elizabeth Philippe, Inrocks, 26 juin 2010. 
Ce qui m'a le plus frappé, c'est que presque toutes les scènes se déroulent dans un lieu fermé. Le roman est l'exploration de tous les endroits de Santo Mondega, cette ville qu'on ne trouve sur aucune carte :  le Tapioca, le Nightjar, le café Olé Au lait, le chapiteau, son ring et sa buvette, le commissariat, la bibliothèque municipale, le musée et un mystérieux bureau au sous-sol, les hôtels, les chambres...Les personnages sont déplacés comme des pions sur ces cases et souvent ils sont supprimés comme des pions victimes d'une pièce plus forte qu'eux.
Ce cadre narratif très strict permet à l'auteur d'oser tous les délires. A mon avis, c'est lui le vrai personnage du livre.
Bref, une lecture étonnante: l'histoire est totalement loufoque, on mélange western et le fantastique, on tue les personnages les uns après les autres. Je me demande encore comment je suis arrivé à la fin, et si vite en plus. Parce que ce genre de roman n'est pas spécialement mon genre. D'ailleurs, grand mystère: vais-je lire le suivant ? Comment ce roman quasi-conceptuel avec ses figures, ses archétypes épurés, va-t-il décanter dans ma mémoire de lecteur ?






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