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dimanche 10 mars 2013

L'empreinte du temps qui passe, Les Années d'Annie Ernaux



En tant que lecteur, cela a toujours été une aventure de lire Annie Ernaux. Je me souviens des émotions suffocantes que j'avais quand je lisais La place, Une Femme, Les Armoires vides , La Femme gelée, dans les années 90. Identification à ce vécu de fossé social, entre ses origines et ce qu'on devient, ce que la lecture, les études vous apprennent et qui vous sépare de vos origines.

Ici, c'est plus apaisé. Étonnant à quel point on entre facilement dans ce livre, de plain pied, on s'y installe.
 Nous sommes à l'heure du bilan pour l'auteur qui portait l'idée de ce livre depuis très longtemps. Dans le grenier de sa mémoire, l'écrivaine sort de leur boîte des images, des photos de la fillette, de l'adolescente, jeune femme qu'elle a été jusqu'à la femme mûre qu'elle est devenue. Que les autres disent "vieille". Elle se décrit de la façon la plus objective possible, extérieure à elle-même, sans égard. Et s'égrènent les souvenirs.
Annie Ernaux, Télérama, 2008

Dans ce livre plutôt court pour une autobiographie, même impersonnelle  il y a plusieurs livres. Un catalogue des faits marquants de l'actualité, et la vie ordinaire d'une professeure de Français dans la France contemporaine, les repas collectifs avec les parents puis, à la fin, avec ses enfants. Une vie de femme qui note les progrès de sa condition, qui prend elle-même sa liberté, de la femme mariée "classique" qui s'étiole à la femme mûre marquée par son amant russe (Passion simple) ou ses amants plus jeunes. Annie Ernaux excelle à faire sentir la libération sexuelle des soixante dernières années, le livre prend une portée historique de ce point de vue là.
De son coté, le lecteur sent bien sûr sa propre mémoire se réveiller, des échos viennent le harceler et on prend la plume pour les coucher sur papier. Les années d'Annie Ernaux sont aussi un peu les nôtres et nous font écrire. J'ai aussi beaucoup pensé au livre Les Choses de Georges Pérec, avec cette différence que peut-être l'auteur est moins dans la neutralité et règle ses comptes avec l'actualité. Annie Ernaux ne se cache pas qu'elle vote à gauche et que c'est pour elle "le bon coté".

L'arrivée de plus en plus massive des choses faisait reculer le passé. Les gens ne s'interrogeaient pas sur leur utilité, ils avaient simplement envie de les avoir et souffraient de ne pas gagner assez d'argent pour se les payer immédiatement. Ils s'habituaient à rédiger des chèques, découvraient les « facilités de paiement », le crédit Sofinco. Ils étaient à l'aise avec la nouveauté, tiraient fierté de se servir d'un aspirateur et d'un sèche-cheveux électrique. La curiosité l'emportait sur la défiance. On découvrait le cru et le flambé, le steak tartare, au poivre, les épices et le ketchup, le poisson pané et la purée en flocon, les petits pois surgelés, les coeurs de palmier, l'after-shave, l'Obao dans la baignoire et le Canigou pour les chiens. Les Coop et Familistère faisaient place aux supermarchés où les clients s'enchantaient de toucher la marchandise avant de l'avoir payée. On se sentait libre, on ne demandait rien à personne. P.93 du Folio.
Pour Annie Ernaux, la vie et l'écriture se rejoignent et s'enlacent, c'est un dépassement de soi, une transformation du vécu. Comme romancière, elle pratique une forme de vérité augmentée par la mise en perspective de sa vie. Comme dans tous ses livres, elle réussit à universaliser son expérience singulière.
Curiosité, comment ce "roman d'une Française" est-il lu par un lecteur d'un autre pays, d'un autre continent ?
Critique de Nathalie Crom parue dans Télérama en 2008, cliquer pour agrandir.


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