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samedi 20 septembre 2014

L'usage sonore du monde



Alexandre Galand   FIELD RECORDING, L'usage sonore du monde en 100 albums (Le mot et le reste)

J'ai adoré lire ces 300 pages encyclopédiques.
Depuis quelques années, c'était un peu mon rendez-vous de la semaine et du mois, ces deux émissions sur France-musique: Electromania et Electrain de nuit. La première a été remplacée cette saison par Des aventures sonores. J'entends des noms de célèbres inconnus, le monde mystérieux de la création musicale avant-gardiste se déroule dans mes oreilles. Des podcasts que je réécoute sans cesse. Ce livre m'a donné les bases qui me manquait.

On lui donne plein de noms: musique concrète, musique électro-acoustique, poésie sonore, musique expérimentale et ...FIELD RECORDING.

P. 10 : « Le field recording, ou enregistrement de terrain, est une pratique apparue logiquement à la fin du XIX è siècle avec l'invention de systèmes d'enregistrement de plus en plus portables. Peu à peu le studio perd de sa fatalité et l'homme peut partir par les chemins pour capter quantité de musiques et de sons. Les premiers à se lancer sont les ethnomusicologues et les audio-naturalistes. Les uns sont en quête des musiques des divers peuples, vivant souvent loin des grandes villes et de leurs facilités logistiques. Les autres souhaitent quant à eux conserver la trace des sons de la nature. »
En découpant son livre en thématiques biens distinctes, en faisant des choix clairs, Alexandre Galand donne de l'ordre, même arbitraire, à un univers sonore d'une diversité inouïe. Le plaisir à lire ce livre vient aussi de cette contrainte qu'il s'est fixé, il a contenu et maîtrisé son sujet.

Tout d'abord, il retrace l'histoire des systèmes d'enregistrement sonore. Rabelais, dans Le Quart-Livre, imagine le gel sonore des bruits d'une bataille. Le poète français Charles Cros et son paléophone se fait doubler par Edison et son phonographe. On est désormais en mesure de capter un son et de le réécouter.

Puis c'est le gramophone d'Emil Berliner. L'enregistreur à bande permet la portabilité, puis c'est l'invention du légendaire Nagra (en polonais "il enregistrera") qui donne l'indépendance aux chasseurs de sons en tout genre. Et aujourd'hui, l'auteur n'en parle pas, mais selon la qualité de votre smartphone, nous avons tous un outil quasi professionnel dans la poche...

Il divise ensuite les chasseurs de sons en trois parties.

Ceux qui captent les sons de la nature. Il retrace l'histoire de l'audio-naturalisme, avec les pionniers, les allemands Ludwig Koch, Carl Reich et mentionne le labo d'ornithologie de la Cornell University qui a rendu disponible plus de 65 000 extraits sonores. Galand termine ce chapitre par une interview de Jean C. Roché qui a donné ses lettres de noblesse à l'enregistrements des sons en France.
La partie suivante, plus longue et savante, concerne l'ethnomusicologie: il s'agit de capter les musiques des hommes. Cela a permis souvent de sauver de l'oubli des chants, des rituels amenés à disparaître. Le moment fondateur serait la découverte par Debussy des musiques javanaises à l'Exposition universelle de 1889.

La troisième partie traite de la composition.
Page 51: « Quand l'ingénieur Pierre Schaeffer crée en 1948 ses fameuses Études de bruits dans un studio de la Radiodiffusion française, personne ne peut imaginer la portée de cet acte. (...) L'apport fondamental de Schaeffer est d'avoir mis en valeur un type d'écoute, l'écoute réduite, où le son serait dissocié de son contexte, où il serait envisagé uniquement pour ses caractéristiques physiques (grain, durée, volume...) et non plus pour ses effets émotionnels et illustratifs. Ces sons détachés de tout symbolisme sont appelés corps sonores. Pour définir cette manière d'écouter, Schaeffer réactive le terme d'acousmatique, en référence aux acousmates, les disciples de Pythagore. Ceux-ci étaient censés assister aux leçons de leur maître cachés derrière un rideau, dans le noir, afin de se concentrer sur sa parole et non sur sa vision. Une écoute est dite acousmatique lorsque la cause du son n'est pas visible. Par extension, la musique acousmatique désignera la musique concrète, mais aussi, dans une certaine mesure, la création radiophonique, la poésie sonore et quelques types d'installations sonores. »
Encore une foule de noms, soit nouveaux - Peter Cusack- soit entendus de loin - Carole Rieussec, Bernard Fort, Yannick Dauby- soit déjà  connus, Pierre Henry évidemment, Bernard Parmegiani, Luc Ferrari, John Cage... Ce livre nous ouvre les portes d'une mine de trouvailles, de mondes sonores à explorer.

100 ALBUMS 

Après cette passionnante introduction de 80 pages, Alexandre Galand nous donne une liste de 100 albums. Il leur consacre deux pages, en paragraphes égaux et très bien écrit.
Il raconte les circonstances des enregistrements, les techniques ( et difficultés techniques quand il fallait porter un lourd magnétophone à dos de mule pour capter le syrinx de Bolivie...). Les descriptions de l'auteur suscitent l'envie du lecteur qui imagine le décor des sons. Il nous prépare à accueillir avec un esprit ouvert et curieux des sonorités bizarres, intrigantes, des corps sonores dont nos oreilles et notre cerveau sont vierges.

SONGEZ...
Songez à un album classique sur les sons de grenouilles, à la captation du fabuleux Oiseau-lyre capable d'imiter les cris et les chants de plus d'une vingtaine d’espèces...
« En contact avec la civilisation humaine, le ménure a étendu son répertoire. Il lui arrive de contrefaire aboiements de chien, cris de bébé, mais aussi des tronçonneuses, des alarmes et déclenchements d'appareil photo. Ajoutons qu'il peut aussi évoquer le bruit du vent ou de pierres s'entrechoquant et le tableau sera presque complet. »
Il y a aussi les chants des baleines, la plainte du sphinx à tête de mort, les brames des cerfs, les sons de loups en liberté au crépuscule, aux détecteurs d'ultrasons pour capter les communications des chauve-souris.
Et, chez les hommes, les chants jivaros avec leur redoutable tueur, des enregistrements de 1969 par François Jouffa à Katmandou...

Les compositeurs, eux, vont chercher à réaliser des films parlants mais sans images (Walter Ruttman), vont tenter de restituer des paysages sonores, créer des journaux intimes sonores,  capturer les sons d'une vieille forêt humide (qui seront réutilisés par Gus Van Sant pour un de ses film), inventer des micros pour les sons de l'ionosphère, enregistrer des rivières, le trafic de la ville, la foule, les klaxons, le relevé sonore des bruits de funiculaire...
On apprendra que le mystère reste entier à propos des nombres égrenés sur les stations à ondes courtes...On mettra les micros dans des objets creux, on créera un monde en captant la cuisson d'un œuf, les micros peuvent s'approcher plus près des volcans que les hommes, les hydrophones peuvent restituer les sons des fonds marins, on capte le phénomène acoustique de la musique des sables, on rend audible les chants magnétiques de la ville grâce à un casque spécialement conçu par Christina Kubisch (p.264), et je finirai en parlant de cet ingénieur qui applique des stéthoscopes sur les murs pour en capter les vibrations.

Fascinante captation du monde.
Et ce livre est sans fin où l'auteur nous livre des listes d'albums, de sites internet à explorer...Un livre à lire et à relire.






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