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mardi 14 avril 2015

ADG La marche truque...

ADG La marche truque... (Série noire, 1972)


Plaisir d’une langue charnue, toujours surprenante. 
Au fond l’histoire n’a pas vraiment d’importance, la cavale de nos deux gars est un prétexte pour brosser la France des années 70, les barbouzeries, les achélèmes, le ouisquie qu’on boit, les bitenicks dont l’anar de droite se moque et les méchants qui semblent sortis des Tontons flingueurs (Le Marquis, Gros poussin et les autres...)

Au cours d’un transfert de prisonniers, Thierry Bernard, maquereau de son état « je vis du pain de fesse », profite des libérateurs de Daniel Douet, dit la Gamberge, emprisonné en haute surveillance, et qui a eu sa tête en une sur tous les journaux. Daniel échappe aux libérateurs qui en veulent à ses documents politiquement compromettant, son gage de survie (DOCUMENTS = VIE) , en emmenant avec lui Thierry. Les deux hommes se retrouvent ainsi dans Paris, en cavale...Deux hommes très différents et qui vont devoir s’entraider. Ils crèchent quelque temps à Paris puis sont obligés de fuir. 

ADG nous fait très bien ressentir le plaisir de se sentir libre et anonyme dans la capitale:

« Le ciel à Saint-Germain, je sais pas pourquoi, il a pas la même couleur qu’ailleurs. Ça doit venir de la poésie. Ça bringuebale de-ci, de-là, avec des cahiers sous le bras, cheveux au vent, une attitude : comme c’est les vacances, on pige pas l’air « laborieux-décontracté » que ces poètes de bistrot arborent en permanence. Ce qui me surprend, c’est le nombre de cars de flics qui stationnent, comme des monstres guettant, prêts à les avaler, des cargaisons de chaperons rouges. Y’a pourtant pas moyen de faire autrement, question de se changer et de souffler un peu, je vois que mon studio de la rue du Pré-aux-Clercs. »

Daniel vu par Thierry : Ce type était bizarre, sympathique, mais fermé comme une huître. Sans doute le régime de haute surveillance. 
Thierry vu par Daniel: il est jeune, grand, blond, avec cette tête de baroudeur que Daniel adolescent admirait et que, malgré toute sa vie agitée, il n’a jamais pu avoir. 

Le ton gouailleur, l’usage immodéré de l’argot donne l’impression de suivre les aventures de deux évadés façon pieds nickelés. Sauf qu’un meurtre cruel va toucher au coeur un des deux héros et que les méchants seront punis par la torture. Bref on est trompé par ce ton à la Audiard qui laisse à penser que rien n’est vraiment grave alors que le roman glisse petit à petit vers une dureté et une mélancolie qui lui donne toute sa force. Et puis il y a le verbe d’ADG, son vocabulaire et son sens de la formule. 

La nuit était tombée comme une règle d’acier sur les doigts d’un cancre. 

Ça ressemblait à l’antre du savant fou dans les films d’espionnage en couleur. 

Vers minoïe, on est descendus comme des queues d’ombre, attentifs aux moindres recoins d’escandins .

Le cachot, c’est comme toutes les misères, on les surmonte avec les belles images du passé et les plus chouettes encore de l’avenir. 

Le cirque: « J’avais fait le jacques mais j’étais jouasse de travailler là-dedans. Enfant, je passais des heures à la ménagerie, au zou comme ils disent maintenant, on se demande bien pourquoi, à guetter le départ des fauves par le tunnel, à tenter d’apercevoir la piste par l’entrebâillement de « l’entrée », à être curieusement déçu quand les écuyères, les trapézistes, les clounes et tous les chamarrés de l’escouade battaient de la semelle devant leurs caravanes, mégot au bec, engoncés dans des peignoirs sales, leurs merveilleux costumes vus de près étaient ternes, un peu craspects, les lèvres des femmes débordaient de rouge et les hommes paraissaient de chétifs et insignifiants personnages. »


Comme j’ai beaucoup de retard sur ce blog, c’est une façon d’expérimenter comment les livres survivent en mémoire. J’ai lu la marche truque il y a un mois et demi et j’en conserve un bon souvenir, une belle vision. Le contrat « polar » est respecté et on a en plus un style inventif qui donne envie de souvent citer. Belle découverte d’un auteur qui sent le souffre...

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