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lundi 13 août 2018

Les souterrains de Paris

Les Souterrains de Paris, Günther Liehr et Olivier Faÿ

Une plongée dans l’histoire des sous-sols de Paris. Une ville sous la ville, un gruyère de galeries souterraines à des dizaines de mètres de profondeur. Ce « beau livre » dresse un panorama assez complet de ce monde inquiétant. Et il est agréable à lire. 
Quatrième de couverture. 

Günther Liehr rappelle la fascination que les souterrains exercent sur les medias. 
C’est aussi un voyage dans le passé assez hallucinant, il fait revivre le Paris de l’exploitation des carrières, où des grandes roues tournent pour extraire le calcaire, le gypse. Cette exploitation éhontée qui causera les risques d’effondrement

Il fait un voyage sous terre avec 2 cataphiles expérimentés et passionnés. Entrés par une des dernières portes accessibles après avoir suivi la Petite Ceinture, il découvre des stalactites qui signalent un espace vert au-dessus, le silence « il n’y a presque rien à entendre » l’odeur « une odeur de pierre »
«  Qu’elles soient humides ou sèches, toujours est-il que les galeries ne sentent pas ou, plutôt, elles ont une odeur de pierre. Mais la pierre ne sent pas grand-chose. Non, on ne constate ici aucune influence olfactive des égouts. Nous sommes en dessous des égouts, à une profondeur qui équivaut à la hauteur de deux immeubles parisiens de six étages. Aucune puanteur ne pénètre aussi loin dans les entrailles de la terre. »

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Chapitres et notes en vrac.  

Les medias font le buzz à propos des soirées sous les pavés. Cela attire l’attention de l’auteur. 

- Rencontre avec des cataphiles et exploration du sous-sol parisien par une des dernières entrées accessibles après avoir suivi la Petite Ceinture. 
- Stalactites sous un espace vert à la surface. 
- Il n’y a presque rien à entendre, il règne une odeur de pierre, nous sommes en dessous des égoûts, aucune puanteur ne pénètre aussi loin. 
- Noms de lieux: Coté du Levant, coté du Couchant, Salle Z, Bar des Rats. 
- Une caverne étonnante qui a servi à l'extraction du calcaire, allumer des bougies. 
- Petite ouverture à mi-hauteur de la paroi, boyau étroit. 
- Une chambre dans le roc, pleine d’ossements. 
- Monument à la gloire de Philibert Aspairt, le St Patron des cataphiles, ce portier au Val de Grâce, parti en exploration, fût retrouvé 11 ans après. 

- Longueur totale des souterrains: 300 kms
-  puits d’extraction des pierres de calcaire  p.28
- Armand Viré, fondateur de la biospéléologie, laboratoire souterrain. 
- Sous la forteresse du Louvre, sous Notre Dame. 
- Galerie de gypse sous Montmartre
- Pour ventiler, puits verticaux, grandes roues en bois, cordages, les roues ont tourné inlassablement pendant des décennies. p. 30 On imagine la scène dans un Paris qui ne ressemble en rien à celui d’aujourd’hui...
-Louis-Sébastien Mercier: le polypode de ce réseau de cavités
- En 1772, on établit un plan de l’étendue des carrières souterraines
- En 1774, la rue d’Orléans se retrouve 25 mètres plus bas (effondrement)
- Des jeunes mariés engloutis par un gouffre, en 1776, on décide de la création du Service de l’inspection des carrières
- On va établir un plan très précis, construire des piliers de bétons maçonnés et reliés entre eux par des murs. 
- Les Mohicans de Paris d’Alexandre Dumas, se passe sous terre. 
- Décure, le sculpteur obsédé
- p.56, rue de la Bourbe (décrit son état) =boulevard de Port Royal
- La numérotation des rues est considérée comme une uniformisation intolérable. 
- p.65, Montsouris, lutte contre la contrebande souterraine, tunnels de contrebandiers pour ne pas payer l’octroi. 
- Le travail des carriers: on prenait des "immigrés" venus de Bretagne ou du Limousin (!) Les carriers étaient taciturnes et sauvages. 
- Des galeries hautes de 4 et 8 mètres de haut, hagues, bourrages, des veines de calcaire exploitées sans scrupule. 
- p. 34, le Diable Vauvert
- Paris souterrain d’Emile Gérards
- Walter Benjamin Livre des passages, montreur de diables. 
- p. 37, un cimetière de têtes de chats.
- p.38, Val de Grâce   Anne d’Autriche, grand système de galeries sur 3 niveaux. 
- Claude Perrault, un esprit très complet
- Bureau international de l’heure, Observatoire. 

- Paris se développe de plus en plus, exploitation désordonnées des carrières. 

CATACOMBES
Alain Corbin, historien: il y a une diminution de la tolérance olfactive
p.70, les églises sont remplies de l’odeur de cadavre, le niveau du sol est saturé de cadavres. 
p.71, 4 années à transférer tous ces restes, la nuit, convois de morts cahotant sur les pavés. 
A la Révolution, les catacombes vont servir à éliminer des quantités dérangeantes de cadavres. 
- La maladie de peau de Marat l’oblige à prendre des bains fréquents, d’où la baignoire où il sera assassiné. 
Héricart de Thury: aménagement soigné des catacombes, il crée le Cabinet de pathologie. 
- Comte de Rambuteau, 
- Nadar, p.81, va photographier les catacombes. 
- on contrôle le sac des visiteurs à la sortie.
p. 89 Buttes Chaumont sont les restes d’une ancienne zone d’exploitation du gypse
- succès du plâtre à cause de son pouvoir ignifuge
- Faune douteuse près des carrières, mauvaise réputation, les sdf de l’époque peuvent se réchauffer à la chaleur des fours à plâtres. Gérard de Nerval y rôde. 
- Plus tard, il faudra combler des salles hautes comme des cathédrales, transformer les Buttes Chaumont, ce terrain vague et accidenté, en parc anglais. 

CANALISATIONS
-Cloaque collecteur, pour l’élimination des excréments, on a des videurs de cloaques, ce jus dégoûtant. 
- Bruneseau, topographie des égoûts
- Haussmann conçoit des plans pharaoniques « dans les sous-sols de la ville, la haussmanisation fut parfaite »
- On pouvait visiter les égoûts en barque, aujourd’hui, c’est plus limité. 
- Le danger des rats et de la leptospirose, les cafards
- Il y a des petites sources autour de Paris, armées de porteurs d’eau
- Bassin de la Villette
- Haussmann est le seul à mettre en doute la pureté de l’eau de la Seine, il pousse à la construction d’un aqueduc qui apparaît à l’époque comme une construction archaïque.
- Le réservoir de Montsouris. Paris dispose toujours de deux systèmes d’alimentation en eau. 

EXPLOITATION DES SOUTERRAINS  à l’époque bourgeoise, p. 127
- Emile Gérard et l’épisode du coiffeur.
- La première champignonnière
- l’invention de l’air comprimé, l’air comme force motrice,  usine de la SUDAC, Victor Popp, mettre à la même heure les horloges de la ville grâce à l’air comprimé. Sera rendu obsolète par l’électricité. 
- le voyage d’une lettre pneumatique, un pneu fournit la preuve de l’innocence de Dreyfus. 
- Exposition Universelle, il y a les restes d’une reconstruction ressemblant au tunnel sous la Manche. 

LA GUERRE SECRETE
- La Cagoule, complot dans les souterrains, 3000 membres. Fuite, collaboration, L’Oréal. 
- Le 26/04/1944, on compte 475 863 personnes qui s’abritent des bombardements dans le métro. 
- p.152, Sous le lycée Montaigne se trouve un exemple exceptionnel de l’art allemande la construction des bunkers. 
- Résistance: le réseau du Musée de l’Homme. Rol-Tanguy dirigeait le réseau à partir des sous-sols de la ville. 

LES CATAPHILES
- René Suttel
- Les rats de Montsouris, de Léo Malet
- bidonnage de TF1 
- Les accès ont été peu à peu bouchés. Sur les 216 puits et les 45 escaliers, il ne reste plus grand chose aujourd’hui. 
- p. 171, sous Cochin, une zone de patrimoine préservée. 
- p. 172, L’ossuaire de Montrouge, une curiosité difficilement accessible par le biais de galeries très basses. 
- Les vrais cataphiles se choisissent un pseudo afin de séparer le monde du dessus de celui du dessous. 

- Il y a une unité de police spéciale ERIC (Equipe de recherche et d'intervention en carrières). Jean-Claude Saratte, légendaire commandant de police aujourd’hui à la retraite.  

lundi 6 août 2018

KERGUELEN : l’obsession du bout du monde




Marcher à Kerguelen

Gallimard (08/02/2018)



François Garde, écrivain et haut fonctionnaire français, a administré (et un peu visité) l’archipel des Kerguelen. Cette île le hante. Il monte une expédition.  

Nommer le grandiose
Pour s’y rendre, 4 rotations par an du Marion Dufresne qui part de La Réunion à 3360 km, 10 jours de voyage. Il choisit les membres de son équipe et ils se lancent en novembre 2015. Avec lui, Mika, un spécialiste des expéditions au Groenland, Fred, le médecin aguerri aux secours en haute montagne et Bertrand, le  capitaine de marine qui a lutté contre la pêche illégale autour de l'archipel.

Tous les soirs, sous la tente, il tient son journal. Il essaie de nous faire ressentir le coté grandiose des paysages, à la fois pauvres en couleurs - absence de végétation- mais riches en images de murailles, de rocs, de monolithes, vallées, estuaires...
Tous ces endroits ont des noms  « Baptiser, c'est arracher au néant. » 
On peut trouver en ligne les photos de Mika (Michael Charavin) et Bertrand (Lesord). 

La horde du contre-vent 
 « Kerguelen est voué au vent. Son souffle ne semble jamais devoir cesser, ni cesser de nous surprendre », il hurle la nuit et menace d'emporter leur tente arrimée au sol par d'énormes pierres. Il est tellement puissant qu'il détourne les cascades vers le ciel... 

La pluie incessante
Et puis il y a des journées de pluie, des traversées à gué de torrents tumultueux ou de lacs de montagne en repérant le meilleur endroit, retirer à chaque fois les chaussures de montagne et le pantalon, franchir des chutes d'eau, des montées d'éboulis, des plages de graviers noirs où l’on côtoie des manchots royaux ou des éléphants de mer qui n'ont pas peur de l'homme.

Doute, danger et bonheur
Ils éprouvent la fatigue, le doute, les journées de marche harassantes, à la carte et à la boussole, dans un monde sans repères, sans balisage ni sentiers tracés. La crasse, les vêtements sales, l’absence de miroir et d’électricité font partie du jeu.
Ils ont laissé leur montre et leur portable sur le navire, les nuits rythment le temps. L'auteur parle aussi du bonheur, de l’euphorie d'être dans ce monde sauvage où ils se sont abandonnés...Comme cette source d’eau chaude: 

« Aucun bassin, aucun spa de palace ne m’a plongé dans des délices plus exaltés que ce trou dans un ruisseau d’eau tiède, courant dans une prairie sans arbres, au travers d’une vallée battue par les vents et les brumes.»

Des animaux amenés par l'homme
Ils entrent dans la zone qui subit la présence des espèces introduites par l'homme, le lapin qui mange le chou, le chat devenu haret, les troupeaux de rennes - extraordinaire vision de deux rennes morts aux bois entremêlés

Ils franchissent un col impossible, ils marchent en aveugle, dans la neige tourbillonnante. Un lac s'est déplacé, les cartes ne sont plus à jour. 

Les cabanes rouges
Elles sont disséminées sur l’île pour permettre aux hivernants de se ravitailler. Ce sont des haltes bienvenues, des petits paradis pour les marcheurs habitués à la tente, énumération des boîtes de conserve et autres friandises qui les change des repas lyophilisés répétitifs. Sur des cahiers, on note son passage par un petit mot qui sera lu par les rares voyageurs. Souvent des scientifiques en mission. 

Marcheurs solidaires
Ses compagnons sont comme ses frères, on veille sur eux, on fait attention à ne pas rompre le fil, il pense à Abel, Cain, la réponse de Dieu. La gelure de Fred qui se réveille, la cheville de l’auteur... La question des vivres, remplir et alourdir les sacs, préparer le retour... 

Le vrai bout du monde
Ils parviennent à la pointe sud-ouest de l’archipel, leur but ultime, la plage de la Possession dans la péninsule Rallier du Baty.  Les élephants de mer barrissent puis les ignore, se prélassant dans leur baignoire. 
Principaux sites des ILES KERGUELEN (wikipédia)

« Il n’y a plus rien entre moi et l’Antarctique. Je suis arrivé au bout». 

Mais il faut revenir. 

« Cette extrémité que je poursuis depuis dix-sept jours, à laquelle je rêve depuis dix ans, est désormais derrière nous.»

La dernière partie du livre conte le retour vers la bas de Port aux Français. Il ne faut pas rater le Marion Dufresne. 

Un beau livre qui essaie de faire comprendre au lecteur ce que ça fait d’être dans un bout du monde, un endroit où très peu de gens sont allés, accessible seulement par bâteau. 


vendredi 6 avril 2018

Ceija Stojka à la Maison rouge


EXPOSITION CEIJA STOJKA 

(23/02/2018 au 20/05/2018)
Une artiste Rom dans le siècle
Le vert paradis de l'enfance

La Maison rouge met sur le devant de la scène une artiste tardive, presque analphabète, sans éducation artistique. 

Ceija Stojka (1933-2013) est cette femme qui vend des tapis sur les marchés, à Vienne, en Autriche. Elle se fond dans le décor, elle fait partie du peuple modeste qui survit. 
Mais à 55 ans, une rencontre avec la documentariste Karin Berger change sa vie. Elle se met à dessiner, à peindre ce qu’elle a vécu.

Ceija Stojka

Comme un cri, une souffrance longtemps retenue...

Dans le premier couloir de la Maison rouge, des grands panneaux explicatifs retracent la situation du peuple Rom à travers l’histoire. 

« Les Roms, Sinti et Kalé appartiennent aux mondes romani installée en Europe depuis le Moyen Age. Ils connaissent diverses appellations qui s’inspirent de leurs origines supposées. Egyptiens, Gypsies et Gitans seraient ainsi originaires de la Petite Egypte, une région du Pélopponèse; Zingari, Zigeuner, Tigani ou Tziganes seraient issus des Athinganos, une secte d’hérétiques vivant à l’époque byzantine. En français le terme Bohémiens qui évoque le duché de Bohême en Europe centrale, s’efface au XIX sièce au profit de Romanichels, une contraction qui vient de Romani Chavé, les enfants du Rom, qui signifie l’homme en romani. »



Voici son histoire en grands tableaux qui explosent de couleurs ou de symboles naïfs et puissants. 

Tout d’abord la vie avant la guerre. Une roulotte dans un paysage bucolique. J’ai pensé aux Romanichels dans Tintin et les bijoux de la Castafiore. Rapidement les corbeaux noirs du désastre viennent s’immiscer dans l’oeuvre.

 Ceija Stojka n’a que 7 ans en 1940 quand les nazis décident de déporter ce qu’ils considèrent comme une race inférieure, ce qu’ils appellent « la plaie tzigane ». 

Ceija Stojka va survivre à trois camps de concentration, Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen. Dans le même temps, 90 % de son peuple disparait en Autriche et en Allemagne. Le dernier camp est le plus terrible, Bergen-Belsen, voici ce qu’elle en dit : 

« Bergen-Belsen, mon dieu ! On ne peut pas l’imaginer, on ne peut pas le raconter. Parfois, quand je me lève le matin, je me dis : Ceija, tu es au ciel et tu rêves ? Tu rêves que tu es sur terre ? Tu n’as pas pu t’échapper de Bergen-Belsen ! Ça ne se peut pas. 

Quand on est arrivé là-bas, derrière ces barbelés tout neufs qui scintillaient au soleil, les mort, c’est la première chose qu’on a vue. Ils étaient ouverts de haut en bas, vidés, il n’y avait que les côtes et la peau, toutes les entrailles manquaient; ça veut dire qu’on les avait déchirés et qu’on avait mangé l’intérieur. Il y avait tellement de cadavres, tellement...J’étais toujours assise entre les morts, c’était le seul endroit vraiment calme. La Maman savait très bien où j’étais. Quand elle était fatiguée, elle venait et me prenait pas la main.(...)

Lors de la Libération, il faut imaginer le cri des soldats alliés en voyant le camp ! Tant de cadavres ! Les soldats qui nous touchaient pour savoir si on était vrais, si on était vivants ! Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vive là entre les cadavres, qu’il reste des vivants entre les morts. Et comme ils pleuraient et criaient ! Et c’était à nous de les consoler !    »



Au cours de l’expo, il y a ce passage magnifique d’une salle à l’autre, on passe du gris au vert. Les couleurs reviennent dans les tableaux : c’est la Libération. 


Il y a des toiles aux couleurs vives qui font ressentir presque physiquement la nature en mouvement, le souffle du vent et le bonheur dans la petite roulotte rouge. Bonheur de l’enfance vite enfuie, les voitures de police s’invitent dans les champs. Les scènes sont vues de loin comme par un spectateur qui verrait une rafle à distance. Puis ce sont des tableaux à l’encre noir où les traits se font plus anguleux, où l’abstraction s’invite, peut-être pour tenir la douleur à distance. Je ne peux pas m’empêcher d’imaginer cette vieille femme en proie à une intense soif de création et qui revient sur son passé traumatique. Elle va peindre plus d’un millier de pièces, encres, gouaches et acryliques sur toile ou papier. 



La déportation des Roms a longtemps été occultée mais le geste d’une artiste minoritaire vient écrire sur le tableau noir de l’histoire pour ne rien oublier, pour révéler. La vie plus forte que tout. 

jeudi 18 août 2016

Règne animal



Règne animal

ISBN : 2070179699
Éditeur : GALLIMARD (2016)

Roman puissant. Envoyé par Gallimard via Babelio dans le cadre de la rentrée littéraire et qui donne envie de découvrir les autres livres de Jean-Baptiste Del Amo. 


Nous faisons connaissance avec une lignée d’êtres solitaires, hagards, qui coexistent dans une campagne française dure, une paysannerie à la fois fantasmée et documentée. Il y a Eléonore, son père, sa génitrice puis le cousin Marcel. 
Fantasmée quand l’auteur imagine les conditions de vie d’autrefois. Il y a des choses qui ne changent pas: le règne de la nature tout autour, résumée dans le titre du roman : Règne animal. Les futaies et les chênes centenaires, la terre, la sève, la pupe des arbres, les couches d’humus, les genêts, les centaurées, les nuits traversées par un filet de lune, les oiseaux qui s’égosillent, les nids de branchages enchevêtrés, les odeurs de bourbes, de limons et de nappes fossiles. 

Documentée avec le dernier chapitre du livre quand il décrit une agriculture productiviste qui court à sa perte, la course au rendement, les produits phytosanitaires qui contaminent les paysans : Lindane, antibiotiques, douvicides, vermifuges, anticoccidiens, neuroleptiques, vaccins, hormones « Où tout cela passe-t-il sinon dans la fosse à purin avant d’être déversé sur les terres ? »
Un roman de gens taiseux au-milieu d’une nature grouillante. Del Amo n’oublie presque personne de la ménagerie animale : les froissements d’aile des oiseaux invisibles, les pelotes de réjection des chats-huants, les chitines d’insectes et les mues translucides, les corbeaux freux, les jeunes corvidés, les larves de cercopes, le pis nourricier des vaches, les cloportes, les mollusques, un renard, les troupeaux de bétail du corps d’armée. 
 Et les chats, ceux de la ferme qui se dérobent et mastiquent les queues de lapin, parfois « psychopompe flegmatique ou sombre présage », mais aussi chaton bicéphale issu d’une lignée de félins incestueux et consanguins. 
Les chiens qui « clabaudent et mettent en fuite les sangliers qui quittent le sous-bois pour piller les terres de culture » Et le cochon, qu’il soit domestiqué et soumis à la torture de l’élevage intensif ou le cochon sauvage qui ira jusqu’à s’incarner en une bête mythologique. 
En lisant le livre, des visions s’imposent à l’esprit, je voyais les peintures de Dubuffet qui s’inspirent de la texture des choses, des terres. Je voyais les peintures de Courbet pour la représentation de la nature, l’enterrement à Ornans . Roman pictural, roman de la matière. 
J’ai aussi beaucoup pensé à St John Perse pour la langue. Il y a une croyance têtue à la puissance du mot rare, à la force du verbe pour redonner consistance au passé. Une époque révolue, autour de la Première guerre mondiale, tirée des limbes par la sémantique . 

 Une telle prose poétique vous nourrit et on est chaque jour content de s’immerger dans ce monde noir et cruel où les mots emportent le réel jusqu'aux limites du fantastique.  Le seul défaut du livre serait peut-être son ambition: le dernier chapitre pâtit du nombre de personnages, trop nombreux. Le roman est meilleur quand les êtres se réduisent à quelques figures comme dans les deux-cent première pages. 

vendredi 1 avril 2016

L'art des listes

Dominique Loreau    L’art des listes   (poche marabout)



L’Art des listes, un beau livre qui donne plein d'idées, qui ouvre les neurones sur les beautés de l'existence, sur la façon de ressaisir les mille petits riens que notre mémoire emmagasine à notre insu... Considérer la liste comme un outil, c’est approfondir ce qui est une des habitudes invisible de notre vie d'êtres doués de langage et d'écriture. Liste de course, chapitres d'un livre, programme de cinéma, liste d'ingrédients d'une recette de cuisine...Elles sont partout. Elle pourraient même remplacer un journal intime. 

Dominique Loreau nous montre comment elles peuvent devenir un art. Au début on commence ce livre en le voyant comme un simple livre de développement personnel qui va vous donner quelques idées et puis au fil de la lecture on se rend compte qu'il est plus profond que ça. Il explore toutes les facettes de notre quotidien et peut nous aider à vivre à condition de mettre en application ses conseils de bon sens. 
Vivant au Japon, Dominique Loreau est très imprégnée par la culture de ce pays. Elle explique que là-bas les gens sont formés à tout noter. La listomania est l’art de posséder sans posséder, d’étirer le temps, de le démultiplier. Et collectionner les moments. Ce n’est pas pour rien que les japonais sont les inventeurs du haïku. 
C’est aussi une invitation à aller à l’essentiel, se désencombrer des choses superflues. Lisant ce livre en plein transit et déménagement, ce conseil m’a vraiment parlé. Elle appelle ça Liste pour éliminer. Faire l’inventaire de nos possessions, noter le nombre d’articles par catégories et ne garder que l’essentiel. Il y a du travail !

Mais les listes sont aussi faites pour les choses abstraites, les émotions, des choses qu’on peut saisir. Choses qui me dérangent, que je redoute. 

Liste de phrases cochées dans ce livre: 

- Noter ce que l’on a à faire permet plus d’organisation et de choix conscients

- Faire une liste de ses tâches en début de journée aide à avancer de manière plus rentable. 

- p. 36 Suggestion de listes à faire à propos du temps

- les choses sans valeur sentimentale que je garde

- ce que je pourrais éliminer, donner, vendre...les vêtements de ma penderie que je ne porte jamais.

- notez le genre de vêtement que vous aimeriez porter

- les endroits publics où je me sens bien

- Double liste: à gauche, choses faites et regrettées, à droite ce que vous feriez si l’occasion se présentait.

- En faisant le portrait de certaines personnes et en notant ce qui vous intrigue, vous attire ou vous fascine chez elles, vous ferez entrer ces qualités dans votre désir conscient de les acquérir aussi p.114

- noter des rêves, même apparemment irréalisables, peut mener à un phénomène étrange: leur réalisation. 

- Même se rappeler de petites choses, une date, le nom d’une plante, l’emplacement des clés, fait jaillir en nous une étincelle de satisfaction. 

- Les listes nous forcent à définir, à clarifier. 

- Liste de ce qui me rend trop émotif

- écrire des listes permet de se libérer, de se vider sans avoir à déverser une avalanche d’informations personnelles et intimes sur son entourage...p.153

- Une fois qu’on a compris qu’on peut, avec de l’entraînement, arrêter le flux de ses pensées, on obtient une liberté extraordinaire. 



jeudi 31 mars 2016

350 années de guerre d'un homme

La guerre éternelle  Joe Haldeman. Traduction Gérard Lebec, aidé par Diane Brower (J'ai lu)

Chronique des siècles de la guerre du futur.


Joe Mandella raconte sa vie à la première personne. Celle d’un guerrier engagé dans la guerre contre des créatures - les Taurans- dont on ne saura jamais au fond si elles avaient des intentions belliqueuses au début ou si ce sont les humains qui ont provoqué l’escalade de la violence par principe de précaution. On retrouve là l’absurdité de la guerre telle que Joe Haldeman a du la connaître quand il a été mobilisé au Vietnam en 1967-68 avant de reprendre ses études de mathématique. Son personnage, lui, ne pourra jamais revenir
 « Un pacifiste spécialiste de soudure sous vide autant que professeur de physique arraché à lui-même par l’acte de conscription des élites et reprogrammé pour être une machine à tuer »
Le roman est fait de ces va-et-vient entre les épisodes d’action pure, de lutte technologique toujours plus sophistiquée et les retours à la vie civile, moment de mélancolie où tout espoir de vie normale semble bannie, où la vie de couple ne fait pas partie du programme des guerriers. « Marygay et moi étions l’un pour l’autre notre seul lien avec la vie réelle, la Terre des années 80 90... »
Comme ils vont combattre dans le futur par saut collapsar, ils reviennent souvent dans une société qui a changé de norme...

La relativité nous piège dans le passé de l’ennemi, la relativité nous le fait venir pour nous du futur. 

L’hétérosexualité est considéré comme un dysfonctionnment émotionnel relativement simple à guérir. 

Le roman traite du conditionnement, qu’il s’agisse de celui des guerriers qui tuent sans le vouloir vraiment mus par un conditionnement de haine « on arrivait pas à croire qu’on s’était conduit comme de tels bouchers ». Ou le conditionnement des populations « un conditionnement de masse qui s’articulait sur l’idée qu’il était vertueux de vivre dans un espace aussi réduit que possible ». 


Très bon roman de 1975 qui réactive dans l’esprit du lecteur toute une gamme d'images de films de SF , on pense beaucoup à Starship Troopers pour la vie de troupe au combat à mort, à Battlestar Galactica pour les sauts dans l’espace. 

Le caillou Sigolène Vinson

Le caillou   Sigolène Vinson   (Le Tripode)



Mise à jour: je reprends le premier jet de cette critique deux mois après Il reste une impression douce-amère, une tristesse à essayer de saisir un peu de l’absurde de l’existence dans le temps...

Et à un moment donné, il faut que le livre emporte la partie. Gagner à la fin. Un peu, quoi...
Celui-là il a du mal. J’hésite. Ils en disent tellement de bien sur Babelio. J’ai sur les bords une certaine tendresse  pour son histoire. 

Quoi ? Quelle histoire ?

Une femme qui dit je, elle a 40 ans et se dit qu’il doit lui rester plus de 40 ans à vivre. Elle s’est mise en quarantaine de la société. Serveuse, elle est amoureuse en secret d’un client avec qui elle a fait une fois l’amour. Elle témoigne de sa solitude héréditaire. A priori, elle et moi, on devrait se comprendre. Pourtant, j’ai du mal à la suivre. 

« Je me suis enfoncée très loin dans la solitude, tellement loin que la parole est devenue une corde raide »
Son voisin, mr Bernard, meurt. Sa tête cogne sur les murs quand les pompiers descendent le corps, c’est au début du roman. 
Monsieur Bernard la sculptait. Se désespérait de bien la reproduire. Il passait beaucoup de temps en Corse. Alors, pour conjurer le vide de sa vie, elle part là-bas, à Capo di Muro...

« Aujourd’hui, je vais à Capo di Muro et j’ai besoin de courage. Il ne manquerait plus que je découvre ce que Monsieur Bernard est venu y chercher, cette vérité qui l’a poussé à cesser son traitement et a autorisé sa maladie de coeur à l’emporter. Pourquoi ne s’est-il pas servi de son arme ? Peut-être qu’il aimait mieux être rongé de l’intérieur. Nous sommes beaucoup à préférer ça. »
En Corse, elle se trouve une famille, Félix, Noël, Pierre, qui la traite de “sac à foutre“, mr Colombani...Elle dort dans une chambre où il y a un rocher, elle explore les environs, “des canyons ocres où les rochers ressemblent à des éléphants“, elle se baigne, elle mange des oursins.

Attention Spoiler...
D’un seul coup elle est vieille; 40 ans se sont écoulés. Bonne idée, se dit le lecteur qui se demandait chaque jour pourquoi il entrait dans cette histoire aux phrases un peu plates, un peu ternes. 

« Est-ce le moyen que j’ai trouvé pour tenir: oublier que 40 ans ont passé depuis que j’ai eu 40 ans ? »
Bon, le billet est terminé. J’ai mon quota de mots. Comme Sigolène Vinson eu son quota de pages. Je ne regrette pas d’avoir lu ce livre. Un peu de l’avoir acheté, 17 euros. J’aurais préféré l’emprunter à la bibliothèque. Peut-être qu’il va me rôder en mémoire, m’en rester un peu, une trace. Gros manque d’incarnation tout de même, juste une voix, faussement naïve, qui décrit ce qu’elle vit. 
Et puis ce prénom, Sigolène, c’est curieux. Je connaissais Ségolène. Pourquoi pas Ségoline ou Soligène. Et Vinson ? Pourquoi pas Pinson ? Ségoline Pinson, ça sonne mieux. Peut-être que c’est son vrai nom. 
Le pari aurait été d’écrire le truc le plus inintéressant possible, comme un exercice expérimental d’écriture, un livre test, un livre blanc : une femme en devenir-caillou. C’est tout de même un peu intéressant. Chez Charybde (où j'ai acheté le roman), ça donne "une fable touchante d'une beauté minérale"...

Bref, je ne sais pas quoi penser de ce livre.