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vendredi 6 avril 2018

Ceija Stojka à la Maison rouge


EXPOSITION CEIJA STOJKA 

(23/02/2018 au 20/05/2018)
Une artiste Rom dans le siècle
Le vert paradis de l'enfance

La Maison rouge met sur le devant de la scène une artiste tardive, presque analphabète, sans éducation artistique. 

Ceija Stojka (1933-2013) est cette femme qui vend des tapis sur les marchés, à Vienne, en Autriche. Elle se fond dans le décor, elle fait partie du peuple modeste qui survit. 
Mais à 55 ans, une rencontre avec la documentariste Karin Berger change sa vie. Elle se met à dessiner, à peindre ce qu’elle a vécu.

Ceija Stojka

Comme un cri, une souffrance longtemps retenue...

Dans le premier couloir de la Maison rouge, des grands panneaux explicatifs retracent la situation du peuple Rom à travers l’histoire. 

« Les Roms, Sinti et Kalé appartiennent aux mondes romani installée en Europe depuis le Moyen Age. Ils connaissent diverses appellations qui s’inspirent de leurs origines supposées. Egyptiens, Gypsies et Gitans seraient ainsi originaires de la Petite Egypte, une région du Pélopponèse; Zingari, Zigeuner, Tigani ou Tziganes seraient issus des Athinganos, une secte d’hérétiques vivant à l’époque byzantine. En français le terme Bohémiens qui évoque le duché de Bohême en Europe centrale, s’efface au XIX sièce au profit de Romanichels, une contraction qui vient de Romani Chavé, les enfants du Rom, qui signifie l’homme en romani. »



Voici son histoire en grands tableaux qui explosent de couleurs ou de symboles naïfs et puissants. 

Tout d’abord la vie avant la guerre. Une roulotte dans un paysage bucolique. J’ai pensé aux Romanichels dans Tintin et les bijoux de la Castafiore. Rapidement les corbeaux noirs du désastre viennent s’immiscer dans l’oeuvre.

 Ceija Stojka n’a que 7 ans en 1940 quand les nazis décident de déporter ce qu’ils considèrent comme une race inférieure, ce qu’ils appellent « la plaie tzigane ». 

Ceija Stojka va survivre à trois camps de concentration, Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen. Dans le même temps, 90 % de son peuple disparait en Autriche et en Allemagne. Le dernier camp est le plus terrible, Bergen-Belsen, voici ce qu’elle en dit : 

« Bergen-Belsen, mon dieu ! On ne peut pas l’imaginer, on ne peut pas le raconter. Parfois, quand je me lève le matin, je me dis : Ceija, tu es au ciel et tu rêves ? Tu rêves que tu es sur terre ? Tu n’as pas pu t’échapper de Bergen-Belsen ! Ça ne se peut pas. 

Quand on est arrivé là-bas, derrière ces barbelés tout neufs qui scintillaient au soleil, les mort, c’est la première chose qu’on a vue. Ils étaient ouverts de haut en bas, vidés, il n’y avait que les côtes et la peau, toutes les entrailles manquaient; ça veut dire qu’on les avait déchirés et qu’on avait mangé l’intérieur. Il y avait tellement de cadavres, tellement...J’étais toujours assise entre les morts, c’était le seul endroit vraiment calme. La Maman savait très bien où j’étais. Quand elle était fatiguée, elle venait et me prenait pas la main.(...)

Lors de la Libération, il faut imaginer le cri des soldats alliés en voyant le camp ! Tant de cadavres ! Les soldats qui nous touchaient pour savoir si on était vrais, si on était vivants ! Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vive là entre les cadavres, qu’il reste des vivants entre les morts. Et comme ils pleuraient et criaient ! Et c’était à nous de les consoler !    »



Au cours de l’expo, il y a ce passage magnifique d’une salle à l’autre, on passe du gris au vert. Les couleurs reviennent dans les tableaux : c’est la Libération. 


Il y a des toiles aux couleurs vives qui font ressentir presque physiquement la nature en mouvement, le souffle du vent et le bonheur dans la petite roulotte rouge. Bonheur de l’enfance vite enfuie, les voitures de police s’invitent dans les champs. Les scènes sont vues de loin comme par un spectateur qui verrait une rafle à distance. Puis ce sont des tableaux à l’encre noir où les traits se font plus anguleux, où l’abstraction s’invite, peut-être pour tenir la douleur à distance. Je ne peux pas m’empêcher d’imaginer cette vieille femme en proie à une intense soif de création et qui revient sur son passé traumatique. Elle va peindre plus d’un millier de pièces, encres, gouaches et acryliques sur toile ou papier. 



La déportation des Roms a longtemps été occultée mais le geste d’une artiste minoritaire vient écrire sur le tableau noir de l’histoire pour ne rien oublier, pour révéler. La vie plus forte que tout. 

jeudi 18 août 2016

Règne animal



Règne animal

ISBN : 2070179699
Éditeur : GALLIMARD (2016)

Roman puissant. Envoyé par Gallimard via Babelio dans le cadre de la rentrée littéraire et qui donne envie de découvrir les autres livres de Jean-Baptiste Del Amo. 


Nous faisons connaissance avec une lignée d’êtres solitaires, hagards, qui coexistent dans une campagne française dure, une paysannerie à la fois fantasmée et documentée. Il y a Eléonore, son père, sa génitrice puis le cousin Marcel. 
Fantasmée quand l’auteur imagine les conditions de vie d’autrefois. Il y a des choses qui ne changent pas: le règne de la nature tout autour, résumée dans le titre du roman : Règne animal. Les futaies et les chênes centenaires, la terre, la sève, la pupe des arbres, les couches d’humus, les genêts, les centaurées, les nuits traversées par un filet de lune, les oiseaux qui s’égosillent, les nids de branchages enchevêtrés, les odeurs de bourbes, de limons et de nappes fossiles. 

Documentée avec le dernier chapitre du livre quand il décrit une agriculture productiviste qui court à sa perte, la course au rendement, les produits phytosanitaires qui contaminent les paysans : Lindane, antibiotiques, douvicides, vermifuges, anticoccidiens, neuroleptiques, vaccins, hormones « Où tout cela passe-t-il sinon dans la fosse à purin avant d’être déversé sur les terres ? »
Un roman de gens taiseux au-milieu d’une nature grouillante. Del Amo n’oublie presque personne de la ménagerie animale : les froissements d’aile des oiseaux invisibles, les pelotes de réjection des chats-huants, les chitines d’insectes et les mues translucides, les corbeaux freux, les jeunes corvidés, les larves de cercopes, le pis nourricier des vaches, les cloportes, les mollusques, un renard, les troupeaux de bétail du corps d’armée. 
 Et les chats, ceux de la ferme qui se dérobent et mastiquent les queues de lapin, parfois « psychopompe flegmatique ou sombre présage », mais aussi chaton bicéphale issu d’une lignée de félins incestueux et consanguins. 
Les chiens qui « clabaudent et mettent en fuite les sangliers qui quittent le sous-bois pour piller les terres de culture » Et le cochon, qu’il soit domestiqué et soumis à la torture de l’élevage intensif ou le cochon sauvage qui ira jusqu’à s’incarner en une bête mythologique. 
En lisant le livre, des visions s’imposent à l’esprit, je voyais les peintures de Dubuffet qui s’inspirent de la texture des choses, des terres. Je voyais les peintures de Courbet pour la représentation de la nature, l’enterrement à Ornans . Roman pictural, roman de la matière. 
J’ai aussi beaucoup pensé à St John Perse pour la langue. Il y a une croyance têtue à la puissance du mot rare, à la force du verbe pour redonner consistance au passé. Une époque révolue, autour de la Première guerre mondiale, tirée des limbes par la sémantique . 

 Une telle prose poétique vous nourrit et on est chaque jour content de s’immerger dans ce monde noir et cruel où les mots emportent le réel jusqu'aux limites du fantastique.  Le seul défaut du livre serait peut-être son ambition: le dernier chapitre pâtit du nombre de personnages, trop nombreux. Le roman est meilleur quand les êtres se réduisent à quelques figures comme dans les deux-cent première pages. 

vendredi 1 avril 2016

L'art des listes

Dominique Loreau    L’art des listes   (poche marabout)



L’Art des listes, un beau livre qui donne plein d'idées, qui ouvre les neurones sur les beautés de l'existence, sur la façon de ressaisir les mille petits riens que notre mémoire emmagasine à notre insu... Considérer la liste comme un outil, c’est approfondir ce qui est une des habitudes invisible de notre vie d'êtres doués de langage et d'écriture. Liste de course, chapitres d'un livre, programme de cinéma, liste d'ingrédients d'une recette de cuisine...Elles sont partout. Elle pourraient même remplacer un journal intime. 

Dominique Loreau nous montre comment elles peuvent devenir un art. Au début on commence ce livre en le voyant comme un simple livre de développement personnel qui va vous donner quelques idées et puis au fil de la lecture on se rend compte qu'il est plus profond que ça. Il explore toutes les facettes de notre quotidien et peut nous aider à vivre à condition de mettre en application ses conseils de bon sens. 
Vivant au Japon, Dominique Loreau est très imprégnée par la culture de ce pays. Elle explique que là-bas les gens sont formés à tout noter. La listomania est l’art de posséder sans posséder, d’étirer le temps, de le démultiplier. Et collectionner les moments. Ce n’est pas pour rien que les japonais sont les inventeurs du haïku. 
C’est aussi une invitation à aller à l’essentiel, se désencombrer des choses superflues. Lisant ce livre en plein transit et déménagement, ce conseil m’a vraiment parlé. Elle appelle ça Liste pour éliminer. Faire l’inventaire de nos possessions, noter le nombre d’articles par catégories et ne garder que l’essentiel. Il y a du travail !

Mais les listes sont aussi faites pour les choses abstraites, les émotions, des choses qu’on peut saisir. Choses qui me dérangent, que je redoute. 

Liste de phrases cochées dans ce livre: 

- Noter ce que l’on a à faire permet plus d’organisation et de choix conscients

- Faire une liste de ses tâches en début de journée aide à avancer de manière plus rentable. 

- p. 36 Suggestion de listes à faire à propos du temps

- les choses sans valeur sentimentale que je garde

- ce que je pourrais éliminer, donner, vendre...les vêtements de ma penderie que je ne porte jamais.

- notez le genre de vêtement que vous aimeriez porter

- les endroits publics où je me sens bien

- Double liste: à gauche, choses faites et regrettées, à droite ce que vous feriez si l’occasion se présentait.

- En faisant le portrait de certaines personnes et en notant ce qui vous intrigue, vous attire ou vous fascine chez elles, vous ferez entrer ces qualités dans votre désir conscient de les acquérir aussi p.114

- noter des rêves, même apparemment irréalisables, peut mener à un phénomène étrange: leur réalisation. 

- Même se rappeler de petites choses, une date, le nom d’une plante, l’emplacement des clés, fait jaillir en nous une étincelle de satisfaction. 

- Les listes nous forcent à définir, à clarifier. 

- Liste de ce qui me rend trop émotif

- écrire des listes permet de se libérer, de se vider sans avoir à déverser une avalanche d’informations personnelles et intimes sur son entourage...p.153

- Une fois qu’on a compris qu’on peut, avec de l’entraînement, arrêter le flux de ses pensées, on obtient une liberté extraordinaire. 



jeudi 31 mars 2016

350 années de guerre d'un homme

La guerre éternelle  Joe Haldeman. Traduction Gérard Lebec, aidé par Diane Brower (J'ai lu)

Chronique des siècles de la guerre du futur.


Joe Mandella raconte sa vie à la première personne. Celle d’un guerrier engagé dans la guerre contre des créatures - les Taurans- dont on ne saura jamais au fond si elles avaient des intentions belliqueuses au début ou si ce sont les humains qui ont provoqué l’escalade de la violence par principe de précaution. On retrouve là l’absurdité de la guerre telle que Joe Haldeman a du la connaître quand il a été mobilisé au Vietnam en 1967-68 avant de reprendre ses études de mathématique. Son personnage, lui, ne pourra jamais revenir
 « Un pacifiste spécialiste de soudure sous vide autant que professeur de physique arraché à lui-même par l’acte de conscription des élites et reprogrammé pour être une machine à tuer »
Le roman est fait de ces va-et-vient entre les épisodes d’action pure, de lutte technologique toujours plus sophistiquée et les retours à la vie civile, moment de mélancolie où tout espoir de vie normale semble bannie, où la vie de couple ne fait pas partie du programme des guerriers. « Marygay et moi étions l’un pour l’autre notre seul lien avec la vie réelle, la Terre des années 80 90... »
Comme ils vont combattre dans le futur par saut collapsar, ils reviennent souvent dans une société qui a changé de norme...

La relativité nous piège dans le passé de l’ennemi, la relativité nous le fait venir pour nous du futur. 

L’hétérosexualité est considéré comme un dysfonctionnment émotionnel relativement simple à guérir. 

Le roman traite du conditionnement, qu’il s’agisse de celui des guerriers qui tuent sans le vouloir vraiment mus par un conditionnement de haine « on arrivait pas à croire qu’on s’était conduit comme de tels bouchers ». Ou le conditionnement des populations « un conditionnement de masse qui s’articulait sur l’idée qu’il était vertueux de vivre dans un espace aussi réduit que possible ». 


Très bon roman de 1975 qui réactive dans l’esprit du lecteur toute une gamme d'images de films de SF , on pense beaucoup à Starship Troopers pour la vie de troupe au combat à mort, à Battlestar Galactica pour les sauts dans l’espace. 

Le caillou Sigolène Vinson

Le caillou   Sigolène Vinson   (Le Tripode)



Mise à jour: je reprends le premier jet de cette critique deux mois après Il reste une impression douce-amère, une tristesse à essayer de saisir un peu de l’absurde de l’existence dans le temps...

Et à un moment donné, il faut que le livre emporte la partie. Gagner à la fin. Un peu, quoi...
Celui-là il a du mal. J’hésite. Ils en disent tellement de bien sur Babelio. J’ai sur les bords une certaine tendresse  pour son histoire. 

Quoi ? Quelle histoire ?

Une femme qui dit je, elle a 40 ans et se dit qu’il doit lui rester plus de 40 ans à vivre. Elle s’est mise en quarantaine de la société. Serveuse, elle est amoureuse en secret d’un client avec qui elle a fait une fois l’amour. Elle témoigne de sa solitude héréditaire. A priori, elle et moi, on devrait se comprendre. Pourtant, j’ai du mal à la suivre. 

« Je me suis enfoncée très loin dans la solitude, tellement loin que la parole est devenue une corde raide »
Son voisin, mr Bernard, meurt. Sa tête cogne sur les murs quand les pompiers descendent le corps, c’est au début du roman. 
Monsieur Bernard la sculptait. Se désespérait de bien la reproduire. Il passait beaucoup de temps en Corse. Alors, pour conjurer le vide de sa vie, elle part là-bas, à Capo di Muro...

« Aujourd’hui, je vais à Capo di Muro et j’ai besoin de courage. Il ne manquerait plus que je découvre ce que Monsieur Bernard est venu y chercher, cette vérité qui l’a poussé à cesser son traitement et a autorisé sa maladie de coeur à l’emporter. Pourquoi ne s’est-il pas servi de son arme ? Peut-être qu’il aimait mieux être rongé de l’intérieur. Nous sommes beaucoup à préférer ça. »
En Corse, elle se trouve une famille, Félix, Noël, Pierre, qui la traite de “sac à foutre“, mr Colombani...Elle dort dans une chambre où il y a un rocher, elle explore les environs, “des canyons ocres où les rochers ressemblent à des éléphants“, elle se baigne, elle mange des oursins.

Attention Spoiler...
D’un seul coup elle est vieille; 40 ans se sont écoulés. Bonne idée, se dit le lecteur qui se demandait chaque jour pourquoi il entrait dans cette histoire aux phrases un peu plates, un peu ternes. 

« Est-ce le moyen que j’ai trouvé pour tenir: oublier que 40 ans ont passé depuis que j’ai eu 40 ans ? »
Bon, le billet est terminé. J’ai mon quota de mots. Comme Sigolène Vinson eu son quota de pages. Je ne regrette pas d’avoir lu ce livre. Un peu de l’avoir acheté, 17 euros. J’aurais préféré l’emprunter à la bibliothèque. Peut-être qu’il va me rôder en mémoire, m’en rester un peu, une trace. Gros manque d’incarnation tout de même, juste une voix, faussement naïve, qui décrit ce qu’elle vit. 
Et puis ce prénom, Sigolène, c’est curieux. Je connaissais Ségolène. Pourquoi pas Ségoline ou Soligène. Et Vinson ? Pourquoi pas Pinson ? Ségoline Pinson, ça sonne mieux. Peut-être que c’est son vrai nom. 
Le pari aurait été d’écrire le truc le plus inintéressant possible, comme un exercice expérimental d’écriture, un livre test, un livre blanc : une femme en devenir-caillou. C’est tout de même un peu intéressant. Chez Charybde (où j'ai acheté le roman), ça donne "une fable touchante d'une beauté minérale"...

Bref, je ne sais pas quoi penser de ce livre. 

samedi 6 février 2016

Sylvain Tesson sur l'Axe du loup

SYLVAIN TESSON    L'AXE DU LOUP   (Pocket)
De la Sibérie à l'Inde, sur les pas des évadés du goulag. 

Sylvain Tesson, en 2003, se lance un défi surhumain : partir sur les traces de Slawomir Rawicz, un évadé de Sibérie qui a fait le trajet jusqu’en Inde et en a fait un livre culte du voyage: A marche forcée. Mais ce livre a été controversé, beaucoup d’autres voyageurs ont pointé ses erreurs et on a douté de la véracité du récit. Sylvain Tesson refait l’itinéraire pour se faire une opinion. 

Il a une belle plume efficace. On l’accompagne au jour le jour, il nous fait ressentir les ciels sans fin, le baiser des vasières, le danger des orages, la peur des ours dont il sent la présence et voit les empreintes. Avec lui nous conquérons la Sibérie à la rencontre du peuple russe oublié dans ces contrées lointaines et chez qui il cherche des témoins de l’époque de Rawicz, dans la constellation de misérables cabanes noyées dans l’infini des forêts. 

Le marcheur peut abattre 40 km sans avoir rien avalé. Il rencontre des sibériens aux tatouages de prison, des sibériennes “belles, maigres et racées comme des louves électriques “, se fait offrir une cellule dans un monastère...Un seul livre comme viatique: son anthologie poétique qu’il déclame, parlant de plus en plus à voix haute. On lui sert des thés si fort qu’à peine avalé le coeur s’emballe...Chaque soir de cette marche au long cours le cueille dans un état de totale hébétude...
Il ne fait pas que marcher, il enfourche aussi une bicyclette qui lui donnera mal aux genoux, arrêt obligatoire de quelques jours et obligation de se ménager, il fait bien ressentir la torture du sportif de haut niveau obligé de s’arrêter, du voyageur qui a peur de renoncer. 
« Fidèle à ce principe qu’il faut mépriser les alarmes de son corps en lui déléguant le soin de se réparer tout seul. »


Comme Rawicz, il expérimente de se trouver au sommet de l’échelle de la résistance physique et de la détermination morale. Autre chose qu’on rencontre chez d’autres marcheurs, ce besoin de respecter l’itinéraire à la lettre : s’il ne peut franchir une frontière, il revient en arrière, prend l’avion et recommence la marche presque au même endroit de l’autre coté...
En Mongolie, la steppe est faite pour les cavaliers, la bipédie n’est pas de mise. Il baptise son cheval Slawomir, un canasson hérétique qui raffole du cannabis sauvage et du coeur des chardons qu'il attendrit avec son sabot.  
Le marcheur exalte la solitude, un état qui lui est devenu nécessaire, sur ses cahiers en papier de riz. 

Désert de Gobi, où est la vérité, Rawicz la compare à un océan de dunes là où le marcheur français ne voit qu’un glacis semi-aride aux endroits où il a du forcément passer. La marche ici ressemble à un long couloir de journées identiques les unes aux autres, une seule tranche de vie insécable, à la recherche des puits, points vitaux indiqués sur la carte pour s’abreuver, lui et son cheval. 
Au Tibet, il marche en compagnie de moines facétieux, méprisant les contingences, 
« il brûle au fond de leur être la douce flamme de l’indifférence », avant de retrouver Priscilla Telmon, une âme inapprivoisable: 
« Elle surgit, belle, tannée par le chemin, révélée par l’effort, taillée comme un louve... »

Au final, il laissera le bénéfice du doute à Slawomir Rawicz, ne tranchant pas la question : oublis, reconstruction de la mémoire, Sylvain Tesson nous aura emporté et fait ressentir les huit mois de son périple le temps d’un livre de poche de 275 pages. Grand plaisir de lecture. 

Descendre aux enfers avec Vernon Subutex

VERNON SUBUTEX, Virginie Despentes. Éditeur : GRASSET (2015)


«Il restait chez lui. Il bénissait son époque. Il descendait de la musique, des séries, des films. Il avait petit à petit cessé d’écouter la radio. Depuis ses vingt ans, son premier réflexe du matin avait toujours été de l’allumer. Mais à présent, ça l’angoissait sans l’intéresser. Il avait perdu l’habitude d’écouter les infos. Pour la télé, ça s’était fait tout seul. Il avait trop à faire sur Internet. Il jetait encore un œil aux gros titres, sur Internet. Mais il était surtout sur des sites porno. Il ne voulait plus entendre parler de la crise, de l’islam, du dérèglement climatique, du gaz de schiste, des orangs-outangs malmenés ou des Roms qu’on ne veut plus laisser monter dans les bus.»

On nous présente Vernon Subutex, un ancien disquaire qui perd son RSA et son appartement. Son ami, une vedette en proie à ses démons,  Alex Bleach, vient de mourir. Vernon perd son seul soutien financier et se retrouve à la rue. 
Et soudain, ça démarre...Vernon doit se faire héberger, et c’est la valse des points de vue ou plutôt les combats de boxe de points de vue. On est sur un ring et les combattants jaillissent et cognent. Pugilat verbal, ce que je pense de mon existence (pourrie), ce que je pense de toi, comment tu as évolué, et moi mes déceptions, mes réussites, car j’ai vécu, moi monsieur. Des caractères nous sont décrits comme des monologues intérieurs et c’est une façon de surprendre le lecteur, telle personne qui se voit d’une façon est considérée par les autres d’une autre manière. Les ridicules de l’époque sont pointés, la mode, le sexe, le porno, l’alcool, la drogue, la destinée, les gens qui changent, les amis de longue date, le rock, la musique...Philippe Lançon: Despentes n’est jamais aussi bonne que lorsqu’elle décrit les ex-stars du porno, les transsexuels, les zonards, la vulgarité envieuse des gens de cinéma et de télé. 

C’est un roman composé de moments forts, pas de temps mort qui permettent de respirer, ça cogne en faisant de nos pensées au jour le jour un contenu littéraire. Je ne sais pas comment ça va vieillir mais on y prend un plaisir de lecture certain. Une fois qu’on s’est embarqué dedans, difficile de s’en défaire, on enchaîne les scènes dans le décor urbain, on sent Paris jusque sur son bitume, ses trottoirs, son odeur d’urine et ses crottes de chien.  Avec un regard acéré, Virginie Despentes dépeint des profils sociologiques aussi différents que le bobo ou le SDF. 


On retrouve son style percutant ( decouvert sur ce blog avec King kong Theorie), une méchanceté salvatrice, de la littérature considérée comme une manière de régler ses comptes avec l’existence, les règles sociales, les rôle qu’on est obligé de jouer. C’est comme si elle portait à incandescence tout ce qu’il y a de drôle chez Houellebecq. Roman étonnant  car c’est finalement assez rare d’oser cette valse des points de vue, ces confrontations directes, ces successions de morceaux de vie commentés en monologues intérieurs. Je note plein de phrases, j’ignore si c’est de la grande littérature, on s’en fout, j’ai pris un gros kif à lire cette histoire qui nous fait prendre du recul sur les vanités de l’existence et nos croyances. 
Et la bonne nouvelle, c'est qu'il y a un tome 2, vive le roman feuilleton.