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dimanche 6 juillet 2014

La forêt d'Iscambe

Fantastique
Christian Charrière   LA FORÊT D'ISCAMBE (Points seuil-Phébus 1993) paru en 1980. 

Lu à l'époque du lycée, en seconde, je crois, sur l'insistance d'un camarade, il m'avait laissé une impression puissante. L'auteur fait corps avec son invention: la forêt qui donne son titre au roman jusque dans le langage «...masse impénétrable au regard où nul - à moins d'être fou- ne se fut risqué ». Même s'il faut attendre les 100 premières pages pour que les héros osent y pénétrer, elle a déjà envahi le roman, on ne parle que d'elle, à la fois menace et asile. Allégorie de la chose mystérieuse qui fait peur parce qu'on ne la connaît pas.

« Le chef des Émeraldiens avait sursauté : atteindre Paris? Mais c'était de la folie pure ! Le Fondeur n'avait aucune idée du caractère infranchissable de la forêt d'Iscambe, jungle si épaisse que parfois il fallait une journée entière pour parcourir ne serait-ce qu'une centaine de pas. Et puis, dans cet amas de végétation en furie, parmi les marécages dont le vent poussait parfois jusqu'à l'haleine méphitique, vivaient des monstres étranges, des abominations redoutables, résultat de ces embardées de la nature que les bombes avaient jadis provoquées. Le Fondeur n'y aurait pas encore introduit le bout de son nez qu'il serait déjà dévoré par des fauves cornus, velus, griffus, dont il ne soupçonnait pas l'existence. Quant à Paris, il n'était même pas sûr que cette cité fabuleuse fût réelle. Peut-être était-elle de la même étoffe vaporeuse dont les archipels laineux étaient constitués, autant dans ce cas-là vouloir étreindre un nuage.»
Ce qui impressionne, c'est l'exubérance et la générosité dont fait preuve l'auteur. Il puise sans s'économiser dans l'énorme réserve d'adjectifs du dictionnaire, sans compter les mots qu'il invente, (choupin, flamour, clapate, blagoulette...),  il enchaîne les péripéties dignes des meilleurs romans d'aventure. Il crée un bestiaire auquel il donne l'humanité, il rend le végétal humain et capable de souffrance. On a un écrivain démiurge qui croît à la puissance de la métaphore et qui ne se bride jamais. Cette langue qu'il manie avec faconde, ces mots qu'il aime rouler comme des pierres, il les donne aussi aux insectes géants que les voyageurs vont rencontrer dans leur quête initiatique.

On sent que Christian Charrière (décédé en 2005) a aimé écrire ce livre, s'engloutir dans l'univers qu'il a créé, il se pique à son propre jeu et l'invention entraîne l'invention, dans une sorte de délire constant et maîtrisé. Le risque, ce serait une fiction en roue libre, et de se laisser entraîner par univers en expansion. Mais il garde une vigilance critique, il s'adosse à un univers réaliste. En effet, l'action se déroule après une grande catastrophe qui a dévasté la terre. En France, ne subsiste plus qu'une sorte de dictature bureaucratique qui sent le vieux chiffon, l'intérieur de bureau, basée à Marseille, le Bureau Populaire, qui "veut clouer l'individu à son mental".  Le peuple d’Émeraude qui vit à la lisière de la forêt est protégé de cette dictature par la steppe et par le génie militaire de son chef, Tanguy. Il est le père adoptif de It'van, l'un des trois héros de l'aventure. Arrivent au village emeraldien ( la vallée d'Émeraude) un ermite, le Fondeur, et son disciple, Évariste qui ont l'intention de traverser la forêt pour arriver à la ville de l'ancien savoir, le tombeau de la civilisation défunte, où ne restent "qu'un entassement d'immeubles croulant dans des catacombes végétales", Paris. Le vieil ermite, sorte de maître Yoda un peu ridicule, possède une carte d'autrefois. Ils vont suivre l'Autoroute du soleil, l'A6.

Et la forêt d'Iscambe devient le territoire de jeu de l'auteur. Il aime à guider nos pas, à nous montrer ce qui se passe, et comment nos héros s'en sortent toujours, car il s'agit d'une chronique chevaleresque. La colonne vertébrale de cette forêt métaphore, et de cette aventure fiction, c'est l'A6, son ancien tracé, "une route de l'ancien temps, cimentée et goudronnée" avec ses dieux de stations-service abandonnés, Antar, Shell, Esso...La fantasy s'accroche bien à ce réel. Et je retrouve ce que j'avais le plus aimé, dans les 100 dernières pages, la description de Paris envahi par la forêt.

Charrière fait preuve d'humour, il est le conteur qui héroïse ses personnages tout en se moquant d'eux. C'est tout de même un drôle de mélange, ce roman, un miracle que ça tienne. On est toujours à la limite de l'exagération, du ras-le-bol adjectival et métaphorique, de la formule incantatoire, de l'évocation tonitruante. Mais ça tient et ça se lit bien. Sans doute parce que l'écrivain est toujours en mouvement avec ses personnages et retrouve le roman d'avant le roman: l'épopée. Une épopée qui refuse de se prendre au sérieux. Et qui introduit de la gauloiserie, une sexualité ludique, joyeuse, basée sur les mots. Exemple avec le dernier marmouset sur terre qui ne veut pas entendre parler du "cavanou" d'une naine, même s'il en trouvait un à sa taille, il ne se voit pas "bourrechouffler" la naine.

Tout tient, les énigmes sont résolues, on saura pourquoi les clapates pleurent la nuit en de mélancoliques sanglots qui provoquent l'insomnie des voyageurs, on saura quelle est cette menaçante montagne gluante en déplacement, nous assisterons à la psychanalyse sauvage de la reine des termites et tant d'autres choses encore.
On avance dans l'action, on ne voit pas le temps passer, c'est le genre de roman où on en lit toujours un peu plus que prévu. De bonnes retrouvailles avec une littérature vivante qui n'a pas pris une ride, 35 ans après.

- Critique intéressante sur le cafard cosmique
- Autre critique intéressante.
- Encore une autre


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