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jeudi 13 septembre 2018

FIEF, David Lopez


David Lopez, Fief - Le Seuil (août 2017)


Jonas nous raconte sa vie en courts chapitres. Avec ses potes, pour tuer le temps, ils se roulent et partagent des joints. Ils ont chacun leur personnalité, ce ne sont pas des mauvais garçons mais ils savent la crainte qu’ils inspirent chez les jeunes bourges aux pantalons serrés. 
« Il y a une telle fragilité qui se dégage des gens bien élevés »
Jonas sort d’un combat de boxe avec un nommé Kerbatchi, il a perdu, il a morflé. Il aura une deuxième chance vers la fin du roman. Jonas fume beaucoup, il tire des lattes des ses spliffes. 
Il ne se passe pas grand chose. C’est une chronique de petits durs, dans une zone géographique jamais nommée, autour d’un canal, une ville et ses deux collines où d’un coté il y a les riches, de l’autre ce sont les tours, la zone commerciale et la cité scolaire. 

A la salle de boxe, il mène et décrit l'échauffement avec Sucré l'ami, Virgil le boxeur parfait, et le petit jeune de 14 ans qu'il faut entraîner. Le shadow, boxer contre l'invisible. Les gants pattes d’ours pour l’entraînement. Suer jusqu'à tremper tout le maillot. 
Sonner à un pavillon à l'abandon, Romain accueille ses nouveaux amis, on joue à la console, on se fume des pétards, Ixe cultive de la beuh au fond du jardin. Débarquent Untel, le renoi, avec Lahoiss qui va leur parler de Candide,Voltaire. 
Chapitre avec le pater, qui fume aussi, d'abord sur le canapé, puis au foot. Prendre son vélo et rouler le long du canal. On assiste à un match de football entre amateurs, avec les habitués. Le rôle de Jonas est de compter à chaque fois que son père touche le ballon. 

Qu’est-ce-qu’on fait quand on ne fait rien...
La vie suit son cours dans la petite bande de Jonas. Untel vient vendre du shit à son daron dans le petit pavillon au bord de la nationale. Les gars s'improvisent une dictée avec quelques lignes de Céline. 
Jonas a un rendez-vous galant avec une jeune fille qui lui laisse faire certaines choses et s’endort après. 
Mr Pierrot lui donne une deuxième chance avec le boxeur qui l'a battu. Mais à l'entraînement, après les trois pétards qu'il a fumé, il se fait mettre minable par Sucre et Virgil, juste avant de se ressaisir. Mr Pierrot, son vieil entraîneur (et on voit le vieux Mickey (Burgess Meredith) dans Rocky) l'a bien décrypté: Jonas n'aime pas prendre des coups. Même quand il était gamin et qu'ils se lançaient des marrons à l'automne, il s'efforçaient d'ésquiver. Séquence nostalgie avec un chapitre sur les vacances. Les bandes autour du terrain de basket, la table de ping pong et la mare, dans laquelle les ballons tombent, qui gèle à l'automne. Et le shit, dont l'importance augmente dans leur vie. On appelle ça la dépendance. Sauf que pour la bande, ça devient la normalité. 
Tout a changé d'un coup dans la maison de Romain : ils ont taillé la jungle hostile, presque transformé en jardin de Versailles. Les plants d'herbe sont contaminés par un champignon. Ixe est énervé: Untel est en prison. La réalité les rattrape. On invente un jeu où il faut se mettre minable. On part en ville en voiture. Dans un bar, on fait un peu d'esclandre, on se fait remarquer. Lahuiss leur vieux pote ne les snobe pas et leur donne une bonne adresse, une soirée dans une villa. Et il y a Wanda...( et résonne dans ma tête le refrain de Bashung je vais chez Wanda et ses sirènes, et ses sirènes...). 

Les garçons s’incrustent dans une fête et on se demande comment ça va se finir. Oh, pas de grands drames... Mais l’alcool aide au pétage de cable...
Dans une villa avec piscine, il y a Wanda en maillot de bain qui lui parle de photographie, il y a une coccinelle à qui il faut sauver la vie, peut-être le plus beau chapitre du livre. 
A coté de leur ville, il y a la forêt toute proche, le plaisir de faire un feu de bois et de le regarder brûler. 

Poétique de la racaille
Le livre est passionnant par son style car il est travaillé pour aller à l'essentiel. Il colle au plus près des choses et du temps en passant par des motifs. D'où les chapitres courts. 
 Il restitue le quotidien, dans une langue simple et directe où il mélange des descriptions précises et le parler populaire de la racaille. « Je lui nique sa race au tas de ronces ». Le style commence dans la précision, le corps à corps attentif de tous les protagonistes et il se musicalise au fur à mesure que l'émotion monte. C'est ce qui me plaît le plus dans ce livre : sa langue précise qui évacue tout "résidu de flux" comme le dit l'auteur. On est au plus près du réel, qu’il s’agisse d’un combat de boxe, contre les ronces, contre l’eau de la piscine, d’une balade en vélo ou des grandes lèvres d’une jeune fille...
Et puis ces gens, on les connaît, on les reconnaît, souvent des petites gens, des anonymes. La force du livre vient de l’absence de fioriture de dispersion; David Lopez ne parle que de ceux qu’il connaît depuis longtemps. Il réinvente cette microsociété de ces souvenirs. 
Et c’est vrai que ce livre me parle parce que je connais bien les lieux qu’il décrit sans donner le nom, Nemours, son canal, sa forêt, sa gare...

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