Pages

lundi 30 septembre 2013

Pierre Lemaître- Robe de marié (thriller)

Robe de marié de Pierre Lemaître, Livre de poche, 2009, (6,50 euros).


C'est un genre en soi: le thriller manipulateur. Le lecteur s'abandonne à l'histoire et tourne les pages à un rythme effréné.
- Quel est le nom de la folie de Sophie qui sème les cadavres autour d'elle, fuit sans relâche et tente de se reconstruire une nouvelle identité ? Est-elle manipulée ou pleinement responsable de ses actes ?
- Qu'est-ce-qui motive les actes diaboliques de cet homme qui nous narre son obsession dans son journal intime jusqu'à provoquer le malaise chez le lecteur. J'en suis arrivé à sauter des passages et à survoler...Ce journal fictif est à peine supportable, j'avais hâte que cette partie prenne fin !
Est-ce que ça va bien finir, est-ce que ça peut bien finir ?
Voilà toutes les questions qui traversent l'esprit du lecteur tandis qu'il avance dans l'histoire.

C'est un beau travail de technicien du roman avec une belle maîtrise des points de vue. D'abord fixé sur Sophie dans la première partie. On est collé au personnage, on observe de près cette animale traquée, son corps et ses réactions, les montées d'adrénaline et le fonctionnement de son esprit, parfois ultra efficace, "Dans les situation d'urgence, c'est drôle comme les idées s'enchaînent" et souvent étrangement défaillant, notamment la mémoire....Elle ne se voit jamais tuer. Elle se réveille et découvre les cadavres...

Puis dans la deuxième partie, le journal d'un génie du mal, ou l'écrivain épouse à la perfection le regard d'un pervers sur la normalité.
 «...je les ai vus faire. Je ne distinguais pas tout, hélas, mais c'était tout de même assez excitant. Mes tourtereaux ne semblent pas avoir beaucoup de tabous (...) une belle jeunesse bien tonique. J'ai pris des photos. L'appareil numérique que j'ai acheté est parfait lui aussi. Je retravaille mes clichés sur mon petit PC portable et j'imprime les meilleurs, que j'épingle sur mon tableau de liège. » P.146  
Et la vengeance finale, inattendue... Le tout servi par un style très concret, un vocabulaire nourri par le réel « Jondrette lui tend un stylo bille à l'enseigne d'un garage», « Un thé très fort qui ne laisse aucune haleine ». Bref un polar "turn over" dont on peut ensuite se faire le plaisir de disséquer l'horlogerie romanesque. Pour les amateurs !
___________________________________

Ce qui m'a donné envie de lire Pierre Lemaître: un portrait dans le Monde des Livres, à l'occasion de la sortie de son dernier roman. Voici un extrait:

Jusqu'au milieu des années 2000, ce conteur né s'était résolu à n'être qu'un passeur, un autodidacte dispensant des cours de culture générale aux agents des collectivités locales et assurant des séminaires pour les bibliothécaires: histoire de la littérature française ou européenne, panorama des lettres américaines, analyse de texte...« Toutes ces années où j'enseignais, j'ai moi-même beaucoup appris. J'ai consolidé ma culture, systématisé mes connaissances, comblé mes lacunes. » Se libérer de ses doutes écrasants fut plus douloureux, un travail patient.
« Mes parents, petits employés de bureau, sacralisaient la littérature. C'est un truc qui vous inhibe. » résume-t-il avec pudeur. Dès la création du livre de poche, en 1953, sa mère fit l'acquisition de tous les romans paraissant dans ce petit format qui révolutionna l'édition. « Ils constituaient l'intégralité de notre bibliothèque. » Et son unique évasion. Élevé à Drancy, entre des parents qui sortaient peu, Pierre Lemaître eut une enfance heureuse mais triste. Au vrai, il y a encore un peu de ça chez lui: une fébrilité inquiète doublée d'une joie presque enfantine lorsqu'il évoque des écrivains.
A l'entendre au Café Livres, le troquet parisien où il travaille lorsqu'il n'écrit pas chez lui, à Courbevoie, pendant que sa fille de 3 ans est à l'école, on imagine aisément quel pédagogue il a pu être: un homme de méthode et de fièvre, communiquant avec tripes et cervelle.
« J'ai une carrière atypique, c'est vrai, mais je dispose aujourd'hui d'un bagage. » Car, par son commerce intime avec les livres, Pierre Lemaître a formalisé un certain nombre de règles préalables à l'écriture: « Pour commencer un livre, il faut une situation de départ, un enjeu et la fin. » Et soigne d'abord ses personnages, assure-t-il. « Si vous n'êtes pas attentif, la mécanique de l'histoire phagocyte l'humain. Les bons personnages font les bonnes histoires, l'inverse est rarement vrai. Ce sont eux qui rendent l'histoire passionnante...»
Pierre Lemaître avait perdu confiance jusqu'au jour où sa seconde épouse demanda à lire quelque chose. « Je lui donne le manuscrit de Travail soigné. Elle est sûre qu'il sera publié. Je le réécris un peu, l'envoie à 22 éditeurs, reçois 22 lettres de refus. Carton plein ! Mais mon épouse n'en démord pas. De fait un éditeur me rappelle huit jours plus tard: il avait changé d'avis ! » Travail soigné (Le Masque, 2006) obtient le Prix du premier roman du Festival de Cognac. Suivent Robe de marié, prix Sang d'encre des lycéens, Cadres noirs, prix du polar européen, Alex , prix des lecteurs du Livre de poche, Dagger international...Le quotidien britannique le surnomme « the new Stieg Larsson ». Macha Séry. 

samedi 14 septembre 2013

François Augiéras, hors la raison, un barbare dans la steppe

François Augiéras, Le voyage des morts (Fata Morgana). Écrit en 1957, réédité en 1979.
Beau livre sur papier vergé
aux éditons Fata Morgana


Résumé: un jeune homme dit "je", il parle de lui, ses émotions au contact de la terre, de la pierre, de la peau. Le sommeil, le sexe, la douleur même sont vécues avec une vraie intensité. Il est sans morale, il se traite lui-même de barbare. Furieusement libre. Et blessé. Violé dans sa chair par son oncle. Auquel il reste lié, qu'il admire et hait à la fois, maître et esclave.
« Des plaisirs qui m'avaient été imposés par la violence et non sans larmes étaient devenus pour moi des habitudes nécessaires.»
Il faut lire ce livre en abandonnant nos filtres et nos repère moraux de tièdes démocrates. Parfois, on a envie de rire, mais la folie de l'extase d'Augiéras n'accepte aucune ironie, aucune espèce d'autodérision. Il est dans la sensation crue. Les chapitres sont donnés par des noms de lieux: Tadmit, Gardaia, El Golea, Agadir, sauf le dernier, sorte d'épilogue au Mali: le Fleuve.

François Augiéras est un barbare qui a vécu trop seul. Il écrit le soir à la lueur d'une petite lampe. Il aime marcher dans le désert, sous le ciel devenu clair, dans le silence de la campagne déserte. Il va au bordel aimer des putes de quinze ans ou suit dans la nuit des garçons indigènes et nomades dans l'espoir d'une étreinte amoureuse, au risque de la mort, armé de son revolver.

 Il fait un stage dans une contrée dangereuse, l'Algérie des années 50, juste avant la décolonisation. Il est destiné à devenir moniteur de la SAR  (secteur d'amélioration rurale) et mène une vie de berger, faire paître les bêtes, les vacciner, les passer au bleu de méthylène.
Sous la luminosité d'une extrême violence, on le prend pour un simple d'esprit. Il écrit avec ses tripes, uniquement concentré sur la sensation, ce qu'il éprouve au contact des forces de la nature, de la vie qui s'écoule si forte en lui. C'est ce qui frappe le lecteur, cette intensité à vivre la moindre sensation, le sommeil
«L'approche du sommeil était pour moi le moment le plus agréable de la journée, les yeux fermés, mais la lueur du poêle traversait mes paupières, je m'endormais au plus profond de moi-même. »
« Quel sommeil ! (...) Comme une bête au fond d'une étable, la tête sous les couvertures, je me nourrissais de sommeil comme j'aurais tété ma mère, yeux fermés, tout l'être palpitant de joie, suçant la vie à l'état pur, sans rêve. »
 
l'envie de sexe, la nature, le froid, le chaud, l'inconfort, la dureté. Il jouit de tout et nous le fait savoir par son écriture limpide, ses phrases dures et lumineuses. Sa prose consacre le silence et décrit des instants de solitude et d'extase. On découvre un frère un peu fou qui côtoie la mort. Exemple, quand il se couche près d'une bête morte et l'accompagne dans son agonie. 
« Elle bêla, ferma les yeux: pas un cri de douleur, un cri d'appel. Je la berçais. Elle vomit dans mes mains, je la savais condamnée. Son cœur battait à coups rapides: le bruit même de la vie. Qu'avait-elle connu de la vie, cette brebis née en décembre ! Je chantai doucement, pour elle. Elle ne bougea plus. Avait-elle passé ? La vie reprit dans son corps chaud, mais faiblement, comme soutenue par ma présence; il me semblait mourir moi-même.
Elle mourut à six heures du soir, ses yeux grands ouverts.  (...)»
Il vit tout à fleur de peau. Il écrit qu'il est délirant de gaieté, qu'il danse de joie, saoulé par l'air et la vie « ...mon îvresse incomparable devant l'amour, dans la plénitude de ma joie de vivre. »

« Je goûtai quelques instants de paix comme un dieu qui rêve. La fatigue provoque l'apparition dans le sang d'un poison qui drogue vraiment; j'étais éreinté, mais très lucide, l'esprit très libre. »

Il mourra jeune, c'est écrit. François Augiéras meurt à 46 ans, seul, pauvre, à l'hospice de Montignac. L'auteur maudit dans toute sa splendeur.
______________________________________

L'objet papier: déniché à la bibliothèque Astrolabe, un livre qui n'avait été emprunté qu'une seule fois, le 5 décembre 1998, d'après la fiche collée sur la dernière page où, autrefois, on notait les dates de retour.
« Achevé d'imprimer le 13 décembre 1979, huitième anniversaire de la mort de François Augiéras, par l'Imprimerie de la Charité à Montpellier, ce volume a été tiré à mille exemplaires sur vergé ».
Un beau papier, épais, Le papier vergé est un papier qui laisse apercevoir par transparence de fines lignes parallèles horizontales dans l'épaisseur du papier. Elles sont laissées par les vergeures et les fils de chaîne (fils de couture qui fixent la vergeure aux pontuseaux) qui sont les fils en métal qui forment le tamis avec lequel est fabriqué le papier. Les pontuseaux sont les baguettes de bois qui soutiennent les vergeures et les fils de chaîne. Wikipédia


vendredi 6 septembre 2013

Georges Perec, énumérer le réel

Georges Perec, Tentative d'épuisement d'un lieu parisien. Christian Bourgois éditeur.
Les 18, 19 et 20 octobre 1974, à diverses heures du matin, de l'après-midi ou en soirée, Georges Perec, écrivain français, a décrit ce qu'il voyait. L'endroit choisi: la place St Sulpice, à trois postes d'observation, le tabac St Sulpice, le café de la Mairie et sur un banc.
Place St Sulpice 2012
 Google Street View

« Mon propos dans les pages qui suivent est de décrire  ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance: ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. »
Le quatrième de couverture est trop lyrique:  « un regard,une perception humaine, unique, vibrante, impressionniste, variable, comme celle de Monet devant la cathédrale de Rouen. Les mille petits détails inaperçus qui font la vie d'une grande cité. »
Non, c'est juste une contrainte et un exercice amusant et/ou ennuyeux. Tout le monde peut le faire et peut apporter sa perception des choses, du décor. Mais c'est lui qui en a eu l'idée.
Ce qui me reste de ce très court texte: une impression de monde en mouvement (les autobus, les pigeons, le temps), une France de 1974 avec divers détails disparus, l'humour de Perec, je l'imagine avec sa grande barbe et son air amusé derrière la vitre d'un café. La fatigue de l'énumération entraîne une sorte d'ironie, de lâcher-prise.

Je me suis amusé à noter ce qui n'existe plus, ce qu'on ne verrait plus de nos jours.

  • L'ORTF n'existe plus, on ne voit plus guère de méhari, on dirait SDF plutôt que clochard, et ils consomment au moins autant de bière fortes que le vin rouge à la bouteille. 

vélomoteur, vélosolexbaudruche bleue, boîte de Ripolin.
- On ne voit plus d'hommes à pipes et à sacoches noires. On les dirait sortis d'un album de Tintin, d'ailleurs, quand il voit tel chien, Pérec note: un chien genre Milou.
- Les deux-chevaux sont aujourd'hui devenues des objets de curiosité alors qu'elles sont tellement nombreuses que l'écrivain note "hantise des deux-chevaux vert pomme". L'autre voiture dominante: les DS, elles aussi disparues. Et l'Autobianchi Abarth, et la Yamaha 125 rouge.
- Il n'y a plus de vespas, de triporteur des postes, de flic à vélo, d'agent à képi, de grand-mère gantés, de grand-mère à cape qui font la tournée avec leur tronc pour la Journée Nationale des Personnes âgées. Et ceux qui ont déjà donné se signalent par leur petit écusson de papier.
- Mais il y a toujours des japonais photophages, sauf qu'ils ne sont plus les seuls maintenant, tout le monde prend des photos. Quand on pense que Flick'r n'existait pas à l'époque... Cela donne le vertige: que sont devenues toutes ces photos de Paris qui ont éclos au Japon il y a 40 ans ?...
- Il voit Jean-Paul Aron, Paul Virilio et l'agent de police n°5976 qui offre une certaine ressemblance avec Michael Lonsdale (qui lui existe toujours, chouette !)
- On ne dit plus aubergines pour désigner les contractuelles.
Voilà, en écrivant ce billet, je me rends compte à quel point ce court texte réveille des souvenirs, un peu comme un monde déshydraté qui se mettrait à regonfler... La mise en contact des mots avec une mémoire réveille des images, un monde sort de ce livre, comme un manège qui se mettrait à vivre, un peu comme à la fin du film Playtime de Jacques Tati.

La Jalousie, de Alain Robbe-Grillet

Littérature expérimentale
La Jalousie, de Alain Robbe-Grillet, 1957, éditions de Minuit.

La Jalousie s'adresse à un lecteur curieux qui a envie de sortir des sentiers battus du récit traditionnel. Ce n'est pas une lecture si difficile que ça si on a conscience du point de vue dans l'art en général, et en littérature en particulier.

Le lecteur doit s'incarner dans ce regard, en comprendre ou en inventer le sens.
On ne saura rien de celui qui raconte, ni son nom, ni sa situation. Le quatrième de couverture nous dit que c'est un mari qui surveille sa femme, mais ce pourrait être aussi bien un fantôme dont on dresse le couvert. Il ne parle pas, on l'ignore, il ne fait pas de bruit.
"Les chaussures légères à semelles de crêpe ne font aucun bruit sur le carrelage du couloir".  
Il décrit les choses et les êtres. C'est un regard qui constate la présence mais aussi l'absence.
 La silhouette de A..., découpée en lamelles horizontales par la jalousie, derrière la fenêtre de la chambre, a maintenant disparu.
 La topographie de la plantation est si soigneusement décrite qu'on a l'impression d'y avoir demeuré. Il capte des détails pour capturer le réel.
L'épaisse barre d'appui de la balustrade n'a presque plus de peinture sur le dessus. Le gris du bois y apparaît, strié de petites fentes longitudinales. De l'autre coté de cette barre, deux bons mètres au dessous du niveau de la terrasse, commence le jardin.  
Il observe le jeu de séduction entre A..., la femme du récit, dont la féminité attire le regard :
Il est manifeste qu'elle a déjà pris sa douche. Elle a gardé son déshabillé matinal, mais ses lèvres sont fardées, de ce rouge identique à leur rouge naturel, à peine un peu plus soutenu, et sa chevelure peignée avec soin brille au grand jour de la fenêtre, lorsqu'en tournant la tête elle déplace les boucles souples, lourdes, dont la masse noire retombe sur la soie blanche de l'épaule. 
et Franck, le propriétaire d'une plantation voisine, qui vient sans son épouse Christiane, prendre l'apéritif ou dîner. Ils sont servis par le boy. Les soirées se finissent dans l'obscurité complète sur la terrasse.
Il y a une attention extrême à ce que nous voyons tous les jours. Les détails infimes auxquelles nous ne prêtons pas attention. Une volonté de saisir le monde avec des phrases. En le pétrifiant dans des paragraphes, on le possède, on a un pouvoir sur lui. Le fait de décrire ou de se souvenir de choses auxquelles les autres ne prêtent pas attention donne un sentiment de maîtrise. Mais on a jamais accès aux pensées de l'autre. On ne peut que deviner, se tromper peut-être.
Les visions, les obsessions se succèdent. Jusqu'à brouiller la chronologie. La scène du scutigère écrasé, le cognac versé, les ouvriers à l'extérieur, les sons des grillons, la femme à sa coiffeuse, la main aux doigts effilés... Comme dans un esprit jaloux qui traque les mêmes souvenirs, les mêmes scènes. Ce que fait le "regard" du récit, tout amoureux obsessionnel a pu rêver de le faire. Saisir la moindre image fugace d'un être aimé et l'épingler avec des mots, comme pour en épuiser le mystère.
Est-ce-que j'ai aimé lire ce livre, que m'a t-il apporté ?
Des images restent très fortes, la plantation, la maison, l'acuité du regard du narrateur. Une immobilité qui ressemble à celle de notre vie de tous les jours. Nos moments de vide dans une journée, l'ennui sans lequel les moments forts n'auraient pas la même valeur.
Est-ce que je le conseille ? Je le conseille à celui ou celle qui aime écrire et qui voudrait s'inspirer des techniques de description ultra précises de Robbe-Grillet.

Un livre que j'avais au programme en Lettres modernes et que je n'ai jamais lu. Quand c'est obligatoire, officiel, c'est moins drôle. La lecture doit rester un vice. Et l'avantage du blogueur sur l'étudiant, c'est la liberté d'esprit, on lit comme lecteur, sans s'encombrer de théories littéraires. Même si, une fois terminé, je vais faire des recherches avec curiosité sur ce livre issu de la mouvance du Nouveau Roman. L'article de Wikipédia semble pas mal.

lundi 2 septembre 2013

La Rivière noire, un polar islandais qui manque de geyser

Myrká (2008) - La Rivière noire / de Arnaldur Indriðason, traduit de l'islandais par Éric Boury.

L'histoire: un meurtre sauvage, un homme baigne dans son sang, chez lui. On apprendra qu'il droguait les femmes avec du Rohypnol et les violait. Qui a voulu se venger ?
Été 2013, Télérama consacre un article
 et un entretien avec Arnaldur Indridason

Le point de vue est centré sur Elinborg, une enquêtrice de la police criminelle de Reykjavík. L'intérêt du roman, c'est le portrait et l'itinéraire de cette femme, comment elle concilie sa vie de mère de famille  et son métier. Elle a un mari garagiste, un ado révolté qui raconte sa vie sur un blog de manière indiscrète       (« Elle avait eu l'impression de fourrer son nez dans les lettres intimes de son fils jusqu'au moment où elle avait compris que n'importe qui pouvait lire ces textes. Elle fut prise de sueurs froides »), une fille surdouée la prunelle de ses yeux, et une passion pour la cuisine, notamment indienne (importance du tandoori dans le roman), qui lui permet de se vider la tête (« Elle s'était essayée à y incorporer quelques plantes aromatiques issues de la flore islandaise en utilisant du thym arctique, des racines d'angélique, des feuilles de pissenlit et du céleri des montagnes»). Tous ces détails de sa vie personnelle vont lui servir dans son enquête. Ils inspireront les intuitions qui lui permettront de savoir ce qui s'est réellement passé chez cet homme. Le romancier excelle à retracer son cheminement vers la résolution de l'enquête. Ce qui ne supprime pas les souffrances, celle du viol, ou de la disparition inexpliqué d'une fille.

Quand vous lisez "polar islandais", ça vous évoque des images d'île volcanique du bout du monde, des paysages aux couleurs singulières, une nature sauvage, un mode de vie, une langue qui n'aurait pas changé sur plusieurs siècles, un peuple de 300 000 lecteurs...
C'est à cause de toutes les images que j'avais dans la tête que ce roman est une relative déception. On ne sent pas l'Islande, on ne la voit pas. Pour donner un exemple, quand James Lee Burke écrit les aventures de Dave Robicheaux, on sent la Louisiane, sa moiteur, ses pluies et ses brumes, le lieu est un personnage à part entière. Là, le roman pourrait se passer en Angleterre ou dans un autre pays nordique.
Bref, c'est un roman policier psychologique plus qu'un polar d'atmosphère. J'ai trouvé que ça manquait de chair. Mais en regardant sur Babelio, je vois que les lecteurs de cet auteur disent qu'il a fait beaucoup mieux, notamment avec son personnage habituel,  Erlendur, qui a même sa page Wikipédia. On lui donnera peut-être une seconde chance. 

dimanche 25 août 2013

Les fantômes de Modiano


Patrick Modiano, Dimanche d'août, folio Gallimard, 1986. 
Un jour, à Nice, il a revu Villecourt. « Son regard a fini par croiser le mien», c'est la première phrase. Ils parlent de Sylvia. Qu'est-elle devenue ? C'est le mystère du roman, ce qui fait de cet objet de papier une zone vibrante, vivante, comme si, une fois refermé, il détenait une énigme à décrypter, un rébus à lire entre les lignes, qui nous donnerait la clé...
Et puis le narrateur se met à éviter Villecourt. Et Villecourt disparaît, définitivement. C'est le début d' une lente remontée vers le passé. Les fantômes, les ombres, les silhouettes qui se découpent sont omniprésents. Impression renforcée quand on a déjà beaucoup lu Modiano. Les personnages modianesques se fondent les uns avec les autres en surimpression «... dans ces bourgades thermales fantômes de l'automne où les passants semblent à la fois plus légers et moins bruyants qu'ailleurs.» (Julien Gracq à propos de Villa triste, En lisant, en écrivant,  p.270 ).

« Autour de moi, des femmes et des hommes, aux raideurs de momie, prenaient le thé, silencieux, leurs regards fixés vers la Promenade des Anglais. Eux aussi, peut-être, épiaient parmi cette foule en procession des silhouettes de leur passé. »
L'auteur à l'époque du roman fin des années 80
 (photo: Michel Ristroph, Télé7jours)

Sylvia descend du train. Sur elle, le diamant La Croix du sud. Son histoire est racontée dans un dictionnaire des pierres précieuses. Elle est "la marque éclatante d'un mauvais sort" qui pèse sur les deux amants. Ils rencontrent ce couple, les Neal, qui ne sont sans doute pas ce qu'ils paraissent être, dans la confusion des saisons, sous un un ciel rose de crépuscule ou dans la nuit qui efface la désolation des journées de pluie.
Passé proche et passé lointain se mêlent. Les rencontres avec le consul, un vrai américain celui-là, au bord d'une piscine vide dont le fond est tapissé de feuilles mortes et de pommes de pain, ont lieu quelques mois après l’événement. Avant son départ définitif, le consul lui fournit des renseignements.  Il y avait bien un Neal autrefois, s'agirait-il d'une histoire de revenants...Et, après le choc,le malaise, vers la page 126, on repart une fois de plus vers le passé, les bords de la Marne avec le plongeoir, le toboggan, les cabines de bain, la pergola blanche aux piliers oranges et une femme qui vous enveloppe d'un regard doux et étrange....
Au narrateur, il ne restera plus qu'un cliché pâle, pris par un photographe ambulant, métier lui aussi disparu:
 « Non, il ne faut jamais négliger ces sentinelles, leurs appareils en bandoulière, prêtes à vous fixer dans un instantané, tous ces gardiens de la mémoire qui patrouillent dans les rues. »
Modiano sait poétiser le réel avec des phrases simples. L'inquiétude domine.Il y a des ombres dont on doit se cacher. Éteindre les lumières et retenir son souffle. Celui qui raconte semble toujours trop jeune pour ce monde interlope.  Quand on quitte le roman, la petite musique continue à résonner dans notre cerveau et on se vit tel le narrateur modianesque. On est extrait de la banalité du réel, de la répétition du quotidien. Modiano redonne tant de mystère aux choses que ses brèves histoires, on passe plus de temps à les rêver qu'à les lire. Et, comme les rêves, passé le temps de la lecture, on a tendance à les oublier, à les confondre.

jeudi 22 août 2013

Le cerveau attentif, le petit manuel de tes neurones

Neurosciences
Lecteur attentif

LE CERVEAU ATTENTIF, de Jean-Philippe Lachaux. Contrôle, maîtrise et lâcher-prise. Odile Jacob poches. 10,90 euros.
380 pages riches et essentielles.
L'auteur:
Ce livre est le fruit de dix ans de recherches consacrées à la fusion de connaissances théoriques et intuitives concernant l'attention: ce que ça me fait de faire attention et ce qui se passe dans mon cerveau quand je fais attention. 
 Jean-Philippe Lachaux était étonné de ne trouver aucun ouvrage qui vulgarise la concentration, sauf La pratique de la concentration de Taisen Deshimaru.
« J'ai compris à cet instant que la compréhension de l'attention ne devait pas être seulement intellectuelle, mais qu'elle devait aussi s'accompagner d'une pratique.» Il se passionne au quotidien pour ce phénomène mental.

Difficile de résumer...Comment faire un billet synthétique sur un tel livre, on risque de passer  une étape du raisonnement et dénaturer la pensée de l'auteur.
Notre attention vaut de l'or dans une société où l'information et la publicité ont tout envahi. Grâce à elle, on sort du bruit de fond, on existe. De même, la volonté se manifeste essentiellement par notre effort d'attention.

 Dans le premier chapitre, on tente de définir l'attention en plongeant dans l'histoire de la psychologie. Comment l'étudier, introspectionnisme ou behaviorisme ? On découvre l'attention sélective, indispensable pour un organe comme le cerveau engagé dans un processus de digestion du monde. Et le phénomène du biais, qui désigne un décalage entre ce qu'on observe et ce que l'on s'attendrait à observer normalement.

Dans le chapitre 2, il dresse un panorama rapide de la constitution du cerveau, cortex, lobes, hémisphères, insula, cervelet, neurones, dendrites, axones, ions, molécules et les si fameux neurotransmetteurs. Il compare l'organisation des neurones à la vision d'une forêt en janvier. A partir de cet organe sous sa cloche d'os, le psychologue va étudier les fonctions cognitives sur trois niveaux: comportemental, neuronal et cognitif. (p.54). Il va ensuite disséquer les opérations mentales dans chacune des opérations de la vie quotidienne. Il est aidé en cela par les progrès du matériel avec l'IRMf, la TEP, l'EEG et la MEG mais s'aide aussi d'études menées sur des patients épileptiques  ainsi que des études sur les animaux.

L'attention commence à être vraiment étudiée à partir de la seconde guerre mondiale au Royaume-uni parce qu'on veut améliorer les performances des contrôleurs aériens. L'attention sélective, les filtres attentionnels, l'effet pop-out, le phénomène de conjonction illusoire sont démontrés.

Ces théories servent à comprendre à quel point nous percevons peu d'objets si nous ne faisons pas attention. Nous avons l'impression de voir, mais il s'agit le plus souvent d'une reconstruction du cerveau après coup. Lachaux souligne le coté contre-intuitif de cette idée. Il cite l'expérience du gorille que les spectateurs ne voient pas traverser la scène dans un petit film élaboré par le psychologue Daniel Simons. Et termine ce chapitre (à quoi sert l'attention ?) par l'hypothèse d'une conscience phénoménale qui ne laisserait aucune trace dans l'expérience du présent, un peu comme dans le cas des images subliminales.
L'auteur parle ensuite des mécanismes de l'attention dans les zones du cerveau, temps de réponse de telle zone, temps de réaction de tel neurone, et grâce à son talent de vulgarisateur et ses exemples concrets, le lecteur n'a pas de mal à s'identifier.
« Si vous avez déjà été à la pêche aux crabes, vous avez peut-être remarqué qu'après un long moment passé à chercher sans trouver, tout ce qui ressemble de près ou de loin à un crabe finit par attirer l'attention (...) le cerveau développe une forme d'hypersensibilité » avec des neurones chargés de détecter les formes...Quand j'étais gamin, c'était pour  les paquets de cigarette vides que je collectionnais que j'avais développé l'hypersensibilité des mes neurones....Je les ai encore, ces paquets de clopes.

Capturer l'attention est un enjeu vital pour les cerises dont la couleur rouge permet la dissémination en attirant les oiseaux. Et, à l'inverse, passer inaperçu pour le caméléon. Mais c'est aussi un métier, exemple pour les illusionnistes « La magie exploite directement certaines failles du système attentionnel... (p. 147-148)» ça colle bien avec mon billet du mois de juin: Secrets d'illusionniste appliqués à la société  .
L'attention aime la nouveauté ce qui explique notre attrait pour les images animées (Youtube, télévision, cinéma...) De même, une araignée ou un visage en colère se remarquent plus aisément. C'est dû à l'amygdale qui permet de mémoriser rapidement et de façon flexible le caractère positif ou négatif d'un stimulus.

Si nous sommes si facilement déconcentrés, c'est parce que c'est utile à notre survie. C'est une forme de vigilance. Et si nous restons captifs de nos distractions, c'est parce qu'elles nous procurent un plaisir neuronal. Elles font agir le circuit de récompense, un des moteurs fondamentaux de la motivation et de la prise de décision démontré par l'expérience d'Olds et Milner . Ce passage est passionnant, schéma à l'appui, car l'auteur nous parle d'une chose que nous vivons chaque jour, cette tension entre nos plaisirs et nos déplaisirs, ou les poisons (alcool, tabac, junk food...) que nous ne pouvons pas nous empêcher de consommer.
«La grande force des neurones dopaminergiques réside dans leur capacité d'anticipation, qui leur permet d'orienter le comportement vers les actions et les situations qui récompensent le cerveau...» p.193

A ce stade, Lachaux se permet un aparté:
  « ...vous ressentez peut-être un léger vertige en pensant à tous ces mécanismes qui semblent décider à notre place de nos actions...p.183» .
 Il reformule cette idée presque cent pages plus loin à la fin du chapitre Le grand stratège en parlant d'illusion du contrôle volontaire :
 « Nos gestes s'enchaînent bien souvent les uns aux autres de façon relativement automatique et sans réel contrôle volontaire de notre part; l'impression que ces gestes sont le fruit de décisions volontaires est" le meilleur tour de passe-passe de l'esprit" (Daniel Wegner- Harvard)».
Et il cite le prix Nobel Gérald Edelman:
 "La part importante d'automatismes dans notre vie d'adulte suggère que le contrôle conscient de nos actions ne s'exerce qu'à certains moments critiques, quand un choix clair doit être fait ou un plan élaboré". 
Moi, ça me fascine, et ça me rappelle une lecture d'il y a trois ans Les Influences inconscientes d'Ahmed Channouf, que je dois absolument relire pour en parler ici.

Méditation
Afin de prendre du recul sur ses pensées, le psychologue cognitiviste pratique la méditation zen dans la lignée du neurobiologiste Francisco Varela. Cela lui permet d'introduire la notion de réseau par défaut de notre cerveau, là où se développe la "pensée silencieuse, aléatoire et épisodique" (REST pour "random episodic silent thinking" en anglais).
Voilà ce qui se passe dans ta tête quand tu te mets à rêvasser, inventer des fictions en murmurant à des personnes réelles convoquées dans ton monde comme sur une scène de théâtre, se dit le lecteur: «...on admettra facilement qu'une des activités les plus courantes et les plus satisfaisantes pour l'esprit désœuvré consiste à imaginer des situations passées ou futures et imaginaires. Les données actuelles de la neuro-imagerie semblent indiquer que toutes ces formes d'imagerie mentale impliquent le même réseau (...) le réseau par défaut »
 Pour de nombreux psychologues « la plupart des scénarios que nous imaginons ne sont que des recombinaisons d'éléments déjà vécus, mettant en scène des contextes et des personnes déjà rencontrées.» En nous parlant à nous-même, nous faisons comme si nous agissions sur le monde. Il existe une compétition dans le cerveau entre le mode réel et le mode virtuel. Et les évocations du mode virtuel activent notre système de récompense. En même temps, cela semble évident, mais là, je viens de schématiser à mort un chapitre qui se concentre sur le Lobe Temporal Median dit LTM, le codage neuronal par population (ex: l'association d'idées), l'apport de l'hypnose dans les neurosciences (p.216), la captivation motrice et la règle de Hebb: "Des neurones qui stimulent en même temps, sont des neurones qui se lient ensemble" .

Se concentrer...
Quand Jean-Philippe Lachaux parle de résistance qui s'organise, de retour du roi, c'est toujours de l'attention dont il est question.
On sait où elle se mobilise : dans le cortex préfrontal. Chez l'homme, il occupe près d'1/3 de la surface du cortex, contre 1/10ème chez le singe et 1/30ème chez le chat (p.278). A l'intérieur, il y a notre centre exécutif et notre capacité d'anticipation. Le cerveau humain doit ensuite faire les bons choix, éviter l'hyperfocalisation ou la dispersion,  avoir plutôt un plan élaboré. Il peut s'appuyer sur son organisation hiérarchique. Sachant que plus le niveau dans la hiérarchie est élevé, plus le raisonnement est abstrait et plus les objectifs dépendent d'une vision globale et à long terme de la situation et du contexte. p.280. Il y a une véritable analogie entre l'organisation du cerveau et les organisations humaines.

« Ce que nous appelons la capacité de concentration repose donc sur un ensemble de mécanismes permettant au cerveau de préférer une récompense abstraite et éloignée à une récompense immédiate et concrète. » p256
Après ces 300 pages d'explications denses et passionnantes, le psychologue cognitiviste essaie de nous apprendre à mieux nous concentrer:  «Apprendre à nous concentrer», «La maîtrise de l'attention, tout un art», «En pratique».

« Dire "je suis nul", c'est vivre dans le mythe de la toute-puissance du contrôle de soi. »
On peut en faire son miel. Pas de recette miracle, ce sont des trucs tout bêtes parfois, une parole juste sur les mécanismes fins qui régissent notre attention.
Il parle de bulles de concentration, et cite la méthode de David Allen, un célèbre consultant américain dans le court chapitre Dé-com-po-ser. Cela mérite des piqûres de rappel, et, comme le dit l'auteur, échouer, recommencer, échouer....
Un livre qui ne m'a pas pas rendu plus intelligent mais m'a rendu plus conscient de tous les mécanismes de l'attention et de l'innatention. Un modèle de vulgarisation.