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mercredi 23 octobre 2013

Gaston Chaissac et Jean Dubuffet réunis

Chaissac - Dubuffet, entre plume et pinceau. Fage éditions, 25 euros.
Musée de la Poste boulevard Vaugirard

Quand j'ai écrit mon billet sur Dubuffet, puis sur Chaissac, pour vérifier certaines informations, j'ignorais qu'une exposition se préparait réunissant les deux artistes au Musée de la Poste. Depuis, ce sont les plus lus sur ce blog. Chaissac le tourmenté, mort jeune, a même dépassé Dubuffet, le peintre reconnu mort très vieux.
L'expo se continue aux Sables d'Olonne.


Je suis allé le 9 août au musée de la Poste avec sa façade particulière. C'est dans la pente du boulevard Vaugirard dominé par la silhouette de la Tour Montparnasse.

Evidemment fascinant de voir en vrai, en grand, les peintures de Dubuffet. Surtout pour leur taille et leur texture, la trituration de la matière.  Par-exemple Le Géologue ou le Lever de lune aux fantômes. Se mettre de coté et regarder le relief sur la toile, sorte de surface caramélisée, densité carbonisée. On s'éloigne, et la toile prend forme avec sa noirceur, son mystère, comme la métaphore d'un champ de bataille.
Comme il y a trop d’œuvres à observer, on a le tournis, comment assimiler, vivre une expo  ?

On achète le catalogue pour que la mémoire raccroche ses wagons, le catalogue, c'est un peu l'expo sous sa forme lyophilisée. Parce que bien sûr, interdiction de prendre des photos, manie française à mon avis contre-productive, mais c'est un autre débat, dont parle le blog  S.I.Lex 
Heureusement, sur Flick'r, on trouve quelques photos, en tapant "Chaissac musée de la Poste".
Image de ShapeTwo sur Flickr


Ce catalogue est une bonne mise en bouche de l'oeuvre peinte et écrite des deux artistes. Ils se sont écrit 448 lettres sur 18 ans, de 1946 à 1964, année de la mort de Chaissac. Le fort, Dubuffet, ne cesse d'encourager le fragile. Une relation ambivalente où chacun marque son territoire.
On compare: on se dit que Dubuffet est un artiste supérieur à Chaissac, il a eu plusieurs périodes, là où Chaissac creuse le même sillon de coloriste hors pair.
D'ailleurs, Dubuffet reconnaît cela à Chaissac:
 Il n'y a pas un autre que toi pour aller comme tu le fais sans te démonter tout à l'extrême bout des choses, lui écrit-il le 4 janvier 1954. La puissance obsessionnelle  de celui-ci à se contenter de ce qui se passe dans mon champ visuel quoique j'aspirerais parfois à autre chose ne pouvait qu'impressionner Dubuffet et son caractère en saute-de-vent passant d'une série de tableaux à l'autre, généralement au rythme d'une année, partant à l'inverse des productions précédentes en un perpétuel mouvement de balancier. 

Dubuffet invente l'Art brut, Gaston Chaissac préfère son expression "Peinture rustique moderne". A Dubuffet qui lui organise son expo, Chaissac lui parle de sa préface "archi idiote". Dubuffet ne se fâche pas, il joue le jeu de Chaissac. Il continue à prendre des initiatives pour aider le vendéen, il lui envoie de la peinture. Et il lui remonte le moral de façon magnifique:
« Ne t'inquiète pas, mon bon Gaston, pour tes craintes de folie, car la folie ne te menace pas et ne te menacerai jamais. Si des gens, médecins ou autres, font des mines d'avoir des craintes pour toi à ce sujet, c'est qu'ils se trompent, c'est qu'ils manquent de discernement et ne connaissent pas bien ce qu'est la folie. Moi j'ai eu pas mal à faire à des malades mentaux quand je m'occupais de l'Art Brut et j'ai beaucoup réfléchi sur la question et par ailleurs je vis depuis vingt ans avec Lili qui a comme toi-même à batailler avec des manies, des complexes, des neurasthénies etc. tout à fait dans ton genre et quand je ne connaissais pas bien la question j'ai eu aussi pour elle des craintes de folie mais je sais maintenant avec certitude que la folie est tout autre chose que cela, d'un tout autre ordre et j'ai même la certitude  en ce qui te concerne, je te connais assez bien pour avoir une opinion certaine, je n'ai aucun doute, je suis sûr. (....) Toi tu souffres comme Lili et comme bien d'autres comme toi de plutôt trop de mémoire, trop de lucidité, trop d'intelligence lucide, et puis tu t'ennuies souvent beaucoup dans ton sale bled et tu n'as pas une vie assez variée ni assez attrayante. Il est vrai que c'est justement cette vie que tu as qui alimente ton art; c'est assurément dans une vie douloureuse et privée d'agrément que l'art véritable, l'art merveilleux prend ses racines. [...]  Aies bon courage, mon cher Gaston, ne te tourmente pas, fais appel à moi si tu as besoin de quoi que ce soit, je t'embrasse. » Lettre du 8 février 1957. 
Il  rassemble aussi les lettres de Chaissac pour créer le livre Hippobosque au bocage, qui sera publié en 1951.
Je viens de passer deux jours à copier tes lettres (...) moi les lettres qui m'intéressent beaucoup je les recopie ainsi ça me fait un joli petit livre que je relie et je vais le coudre avec un fil. 
Ils s'échangent leurs idées sur l'art, parlent de leurs travaux respectifs, leurs essais sur des matériaux divers. Leur goût pour la crasse, les messages illisibles sur les murs, le trivial, l'anodin, les détritus, les empreintes, les épluchures, les barbouillages, la fleur de poussière soulevée par les automobiles....Chaissac se désole d'avoir du renoncer chez son bourrelier aux vieilles toiles des enfonçures des colliers. Dubuffet lui parle de la bouse de vache dont se servent les arabes dans le Sahara quand ils ont un trou à boucher. « Gaston Chaissac parle mal le français - tel qu'on l'imagine - mais le plie à sa guise: il s'en amuse, il herborise les mots rares. »
Josette Rasle, sur les différences entre les deux artistes:
Dubuffet mène au pas de course une vie partagée, d'une part, entre la solitude requise par sa création, d'autre part , entre ses amis, ses passions multiples et ses déplacements d'une ville à l'autre, d'un pays à l'autre, faisant au passage table rase det tout ce qui l'encombre. Il est le contraire de Chaissac. Là où Dubuffet affirme avec conviction, Chaissac doute avec conviction. Constamment à la recherche de lui-même - « je sens plusieurs individus grouiller en moi » - il mène une existence impliquant essentiellement le monde local dont il décrit l'ordinaire avec saveur dans ses lettres. Dubuffet nage dans le monde culturel comme un poisson dans l'eau, Chaissac comme un chat, sortant ses griffes dès qu'une ouverture sur plus de reconnaissance est possible. Ouverture que n'encourage guère Dubuffet, pourtant certain de la célébrité future de Chaissac. Rigoureux, organisé au point de tenir un registre de ses moindres transactions, Dubuffet pense à l'avenir quand Chaissac, dépressif, oscille entre le désir de continuer et le désir de tout arrêter. Il se désintéresse de ses tableaux une fois terminés, n'inventorie rien, laisse le temps faire oeuvre de dégradation. Il se pose peu à peu en victime, écrasé par l'incompréhension de son environnement dont il se joue et une pauvreté, toute relative, que Dubuffet adoucit par l'achat d'oeuvres pour le Foyer de l'Art Brut, l'envoi de matériaux qui lui font défaut en ces temps où tout est rare et cher, et des aides financières qu'il se plaît parfois à refuser. »



dimanche 13 octobre 2013

Le dépaysement, voyages en France par le mot


Le Dépaysement, voyages en France, de Jean-Christophe Bailly (Points Seuil) 490 pages, 8,10 euros.
C'est en voyant la Règle du jeu  à New York que Jean-Christophe Bailly éprouve une "émotion de la provenance."

Qu'est-ce-ce qui est tellement français ?

Il part visiter des lieux, des villes, motivé par la curiosité et l'histoire. On sent l'envie de fixer l'instantané du pays en ramassant dans ses longues phrases visions, sensations du moment présent et évocation du passé.

Cela peut être la forme d'une rue, la manière dont elle s'entrouvre, les récits oubliés des noms dans la ville. Quand on lit un plan, on tient une ville entre ses mains.
Ce livre serait une manière de tenir la France entre ses mains. Fixer cet hexagone qui ressemble sur les cartes à une peau de bête écartelée suspendue par ses quatre pattes- un parchemin (p.193) Ses zones de tension, entre la façade océanique, les mers, ses fleuves et montagnes.

Il y a un art de la description chez Jean-Christophe Bailly. Il enseigne l'histoire de la formation du paysage à  Blois. Il est aussi poète. Il cherche le mot juste pour nommer le réel. C'est une éthique, comme il l'écrit p. 435:
« Le langage fait symptôme : là où le sureau noir ou la potentille rampante, le courlis ou le sphinx de la vigne (un très beau papillon crépusculaire aux tons fondus de vert et de rose, assez commun je le précise ) font appel, entre des milliers d'autres, par leur registre où leur nom résonne, à toute une mémoire de la langue et du paysage, la langue technocratique avoue ce qu'elle est et ce qui la caractérise en premier - son incapacité congénitale à nommer le réel, à le toucher, le pire étant peut-être ce qui s'en détourne avec une hypocrisies quasi superstitieuse : un aveugle est un malvoyant et plus personne ne meurt dans un pays où l'on décède, des suites d'une longue maladie de préférence »

Remblais luisants, débris de sacs plastique, tambours de lessiveuse, morceau de miroir cassé, assaut d'herbes folles - dans les 3200 parcelles d'un jardin ouvrier créés pour détourner les prolétaires de l'alcoolisme et de la subversion et devenus "jardins familiaux" la joie du travail non aliéné -.

On reconnaît des lieux, cette église du Sacré-cœur sur le périphérique

«...dont tous les automobilistes qui sortent de Paris connaissent l'étrange silhouette, soit cette masse de béton de style romano-byzantin élevée dans les années 30 et qui semble, vue d'en bas, depuis le fond de la tranchée automobile, d'une hauteur démesurée . Assez effrayante, plongée dans le bruit ininterrompu de la circulation mais y stagnant comme un énorme plot de silence, on dirait qu'avec ses quatre grands anges de bronze accrochés autour du clocher, si grise et terne, elle appartient à un régime de prières sinistre ou qu'elle est un temple d'après la fin du monde. »
Il descend du train à Fontainebleau-Avon, il fait le trajet en bus jusqu'au château. Il raconte sa visite. C'est toujours curieux quand un écrivain de valeur vient "chez vous", décrit et juge  un endroit que vous pratiquez depuis l'enfance. Rue Aristide Briand , à Fontainebleau, où j'aime marcher, observer, avant d'entrer dans la cité.
p. 115: « Un peu plus tard, en repartant à pied vers la gare de qui est assez loin, le temps étant redevenu gris, je me suis arrêté au carrefour...., il y là deux commerces, Speed Auto, qui répare les pots d'échappement, et Royaume Canin, qui vent des produits pour chiens et chats, et j'ai trouvé ces lieux d'une insondable tristesse. »
Après la visite au château...

 On note ici une différence entre Bailly et la France de Depardon.
Le photographe aurait posé sa chambre et activé le déclencheur pour immortaliser le Royaume canin, sans juger. Depuis le Royaume canin a été remplacé par un antiquaire. La signalétique des paysages change sans cesse, Bailly en parle aussi à propos de son étude sur une rue de Montreuil, il parle du tiers de commerces qui disparaît d'une année sur l'autre.
Il parle aussi de la présence des animaux domestiques en France qui étonne toujours les étrangers. Et ainsi de suite, ce livre, au fond assez expérimental, laisse traîner ses filets dans le pays que l'auteur a visité et il réactive tout un sédiment mémoriel dans l'esprit du lecteur .

Puis on retrouve le poème du grand chemin, (dans les lieux où Rimbaud écrivit)
dans l'hébétude des campagnes françaises,
les ondulations du paysage,
cette impression de torpeur envoûtée,
les ronces des sous-bois,
les chemins creusés d'ornières profondes,
...toute une reptation de fumerolles et de brumes lentes à se dégager le matin,
...les lits de petits cailloux et de plantules, des vues à hauteur de museau de vache, .... l'impression qu'on est dans un au-delà du temps qui s'allonge par-delà les catastrophes.


Les digressions méditatives, le grand savoir de l'écrivain qui se surajoute aux descriptions rendent parfois la lecture difficile.
Bref, comme dans tous les grands livres, on traverse des moment d'ennui.
Mieux vaut sauter des passages que de renoncer à un tel livre. Et quand on arrive à un beau chapitre comme Origny-Sainte-Benoîte (p.343) sur les traces de Stevenson, l'usine, une réflexion sur la disparition du peuple, on a le sentiment de le mériter. On se laisser entraîner dans des phrases souples envahies de virgules, son plaisir du mot juste qui exploite toutes les ressources du dictionnaire. Je repense à mon propre "dépaysement" cet été dans la ville natale de ma mère, dans l'Yonne, on aurait dit une ville morte, Villeneuve-la-Guyard....

 Finalement, ce "livre plus fort que toi" finit par s'adoucir et  prendre son sens. Il nous reste en mémoire des images et une mélancolie. Le pont du Gard, les cimetières de Verdun (1000 morts par jour, il nous fait réfléchir au nombre), le paysage aperçu du train, la passerelle du Cambodge (près de la Cité Universitaire), les noms des salons de coiffure, ses notations émouvantes sur la ponctuation des bovins sur les pentes, entraînant une réflexion à propos des animaux que nous mangeons sans réfléchir à la dette que nous avons vis-à-vis de ceux que nous abattons.

« Je m'explique. Ce qui est véritablement choquant, ce n'est pas tant de manger de la viande ... que de le faire sans pensées, sans égards, comme s'il s'agissait d'un droit exercé depuis toujours et devant lequel les animaux n'auraient d'autre destin et d'autre raison d'être que d'être engraissé puis abattus. (...)
 Ce que ce chaman expliquait, c'est que le plus grand péril de l'existence venait du fait que la nourriture des hommes était faite d'âmes. » (p.414-415)

 Un  livre dont la richesse descriptive et savante aide à nommer les lieux, ses herbes, ses cailloux, ses ruisseaux.
 Archives et images du pays dans une langue poétique. Avec le sous-texte politique des années sarkozystes en arrière-fond, dont ce livre est peut-être la plus subtile procuration. Les mots vieillissent moins vite que les archives télévisuelles.  C'est bien le grand livre qu'on m'avait promis.

samedi 5 octobre 2013

J'ai débranché- Thierry Crouzet


Témoignage
Thierry Crouzet, J'ai débranché (Fayard).
Perdre du temps sur des bouquins sans intérêt, c'est énervant. Pourtant, son blog est intéressant. C'est ce qui m'avait donné envie. 
C'est l'histoire d'un homme qui quitte internet et les réseaux sociaux pour cause d'épuisement. Et qui fait de son âme libérée du réseau son sujet d'observation. Contemplation de son nombril, on a affaire à un monde d'une normalité rétrécie assez incroyable. Le monde d'un petit blanc aisé qui évolue au-milieu des siens.  «On formait une clique autosatisfaite. »
Un jour, il va faire faire du kayak sur le lac, il a mouillé son smartphone, il ne peut pas twitter sa randonnée sur l'eau. Il s'extasie, waouh, c'est chouette de pagayer sans twitter.
 Il a réussi dans sa vie professionnelle, il semble avoir conquis une liberté et une qualité de vie enviable, c'est ainsi qu'il se présente, et pourtant, on a l'impression qu'il lui manque un truc.  Il a des problèmes de riche, et c'est chiant. Si au moins il se moquait un peu de lui-même. Mais non, ça se prend terriblement au sérieux. Il va voir son psy, il dit "Mon psy", en tout cas celui qui trouve grâce à ses yeux (conseillé par un ami). A la fin, avec son psy, ils en arrivent à la conclusion qu'il n'avait pas une vraie addiction.
Ce monde-là exposé me laisse songeur. On a une écriture plate et aseptisée, des phrases qui tombent pleines de certitudes. Il lui manque le Doute, le vrai doute. D'où l'absence d'esprit critique.

Ce livre papier coûte 18 euros,  j'ai perdu quelques heures à le lire, quelques heures à en parler, et ça m'énerve. J'aime pas être méchant.
Exemple du style

lundi 30 septembre 2013

Pierre Lemaître- Robe de marié (thriller)

Robe de marié de Pierre Lemaître, Livre de poche, 2009, (6,50 euros).


C'est un genre en soi: le thriller manipulateur. Le lecteur s'abandonne à l'histoire et tourne les pages à un rythme effréné.
- Quel est le nom de la folie de Sophie qui sème les cadavres autour d'elle, fuit sans relâche et tente de se reconstruire une nouvelle identité ? Est-elle manipulée ou pleinement responsable de ses actes ?
- Qu'est-ce-qui motive les actes diaboliques de cet homme qui nous narre son obsession dans son journal intime jusqu'à provoquer le malaise chez le lecteur. J'en suis arrivé à sauter des passages et à survoler...Ce journal fictif est à peine supportable, j'avais hâte que cette partie prenne fin !
Est-ce que ça va bien finir, est-ce que ça peut bien finir ?
Voilà toutes les questions qui traversent l'esprit du lecteur tandis qu'il avance dans l'histoire.

C'est un beau travail de technicien du roman avec une belle maîtrise des points de vue. D'abord fixé sur Sophie dans la première partie. On est collé au personnage, on observe de près cette animale traquée, son corps et ses réactions, les montées d'adrénaline et le fonctionnement de son esprit, parfois ultra efficace, "Dans les situation d'urgence, c'est drôle comme les idées s'enchaînent" et souvent étrangement défaillant, notamment la mémoire....Elle ne se voit jamais tuer. Elle se réveille et découvre les cadavres...

Puis dans la deuxième partie, le journal d'un génie du mal, ou l'écrivain épouse à la perfection le regard d'un pervers sur la normalité.
 «...je les ai vus faire. Je ne distinguais pas tout, hélas, mais c'était tout de même assez excitant. Mes tourtereaux ne semblent pas avoir beaucoup de tabous (...) une belle jeunesse bien tonique. J'ai pris des photos. L'appareil numérique que j'ai acheté est parfait lui aussi. Je retravaille mes clichés sur mon petit PC portable et j'imprime les meilleurs, que j'épingle sur mon tableau de liège. » P.146  
Et la vengeance finale, inattendue... Le tout servi par un style très concret, un vocabulaire nourri par le réel « Jondrette lui tend un stylo bille à l'enseigne d'un garage», « Un thé très fort qui ne laisse aucune haleine ». Bref un polar "turn over" dont on peut ensuite se faire le plaisir de disséquer l'horlogerie romanesque. Pour les amateurs !
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Ce qui m'a donné envie de lire Pierre Lemaître: un portrait dans le Monde des Livres, à l'occasion de la sortie de son dernier roman. Voici un extrait:

Jusqu'au milieu des années 2000, ce conteur né s'était résolu à n'être qu'un passeur, un autodidacte dispensant des cours de culture générale aux agents des collectivités locales et assurant des séminaires pour les bibliothécaires: histoire de la littérature française ou européenne, panorama des lettres américaines, analyse de texte...« Toutes ces années où j'enseignais, j'ai moi-même beaucoup appris. J'ai consolidé ma culture, systématisé mes connaissances, comblé mes lacunes. » Se libérer de ses doutes écrasants fut plus douloureux, un travail patient.
« Mes parents, petits employés de bureau, sacralisaient la littérature. C'est un truc qui vous inhibe. » résume-t-il avec pudeur. Dès la création du livre de poche, en 1953, sa mère fit l'acquisition de tous les romans paraissant dans ce petit format qui révolutionna l'édition. « Ils constituaient l'intégralité de notre bibliothèque. » Et son unique évasion. Élevé à Drancy, entre des parents qui sortaient peu, Pierre Lemaître eut une enfance heureuse mais triste. Au vrai, il y a encore un peu de ça chez lui: une fébrilité inquiète doublée d'une joie presque enfantine lorsqu'il évoque des écrivains.
A l'entendre au Café Livres, le troquet parisien où il travaille lorsqu'il n'écrit pas chez lui, à Courbevoie, pendant que sa fille de 3 ans est à l'école, on imagine aisément quel pédagogue il a pu être: un homme de méthode et de fièvre, communiquant avec tripes et cervelle.
« J'ai une carrière atypique, c'est vrai, mais je dispose aujourd'hui d'un bagage. » Car, par son commerce intime avec les livres, Pierre Lemaître a formalisé un certain nombre de règles préalables à l'écriture: « Pour commencer un livre, il faut une situation de départ, un enjeu et la fin. » Et soigne d'abord ses personnages, assure-t-il. « Si vous n'êtes pas attentif, la mécanique de l'histoire phagocyte l'humain. Les bons personnages font les bonnes histoires, l'inverse est rarement vrai. Ce sont eux qui rendent l'histoire passionnante...»
Pierre Lemaître avait perdu confiance jusqu'au jour où sa seconde épouse demanda à lire quelque chose. « Je lui donne le manuscrit de Travail soigné. Elle est sûre qu'il sera publié. Je le réécris un peu, l'envoie à 22 éditeurs, reçois 22 lettres de refus. Carton plein ! Mais mon épouse n'en démord pas. De fait un éditeur me rappelle huit jours plus tard: il avait changé d'avis ! » Travail soigné (Le Masque, 2006) obtient le Prix du premier roman du Festival de Cognac. Suivent Robe de marié, prix Sang d'encre des lycéens, Cadres noirs, prix du polar européen, Alex , prix des lecteurs du Livre de poche, Dagger international...Le quotidien britannique le surnomme « the new Stieg Larsson ». Macha Séry. 

samedi 14 septembre 2013

François Augiéras, hors la raison, un barbare dans la steppe

François Augiéras, Le voyage des morts (Fata Morgana). Écrit en 1957, réédité en 1979.
Beau livre sur papier vergé
aux éditons Fata Morgana


Résumé: un jeune homme dit "je", il parle de lui, ses émotions au contact de la terre, de la pierre, de la peau. Le sommeil, le sexe, la douleur même sont vécues avec une vraie intensité. Il est sans morale, il se traite lui-même de barbare. Furieusement libre. Et blessé. Violé dans sa chair par son oncle. Auquel il reste lié, qu'il admire et hait à la fois, maître et esclave.
« Des plaisirs qui m'avaient été imposés par la violence et non sans larmes étaient devenus pour moi des habitudes nécessaires.»
Il faut lire ce livre en abandonnant nos filtres et nos repère moraux de tièdes démocrates. Parfois, on a envie de rire, mais la folie de l'extase d'Augiéras n'accepte aucune ironie, aucune espèce d'autodérision. Il est dans la sensation crue. Les chapitres sont donnés par des noms de lieux: Tadmit, Gardaia, El Golea, Agadir, sauf le dernier, sorte d'épilogue au Mali: le Fleuve.

François Augiéras est un barbare qui a vécu trop seul. Il écrit le soir à la lueur d'une petite lampe. Il aime marcher dans le désert, sous le ciel devenu clair, dans le silence de la campagne déserte. Il va au bordel aimer des putes de quinze ans ou suit dans la nuit des garçons indigènes et nomades dans l'espoir d'une étreinte amoureuse, au risque de la mort, armé de son revolver.

 Il fait un stage dans une contrée dangereuse, l'Algérie des années 50, juste avant la décolonisation. Il est destiné à devenir moniteur de la SAR  (secteur d'amélioration rurale) et mène une vie de berger, faire paître les bêtes, les vacciner, les passer au bleu de méthylène.
Sous la luminosité d'une extrême violence, on le prend pour un simple d'esprit. Il écrit avec ses tripes, uniquement concentré sur la sensation, ce qu'il éprouve au contact des forces de la nature, de la vie qui s'écoule si forte en lui. C'est ce qui frappe le lecteur, cette intensité à vivre la moindre sensation, le sommeil
«L'approche du sommeil était pour moi le moment le plus agréable de la journée, les yeux fermés, mais la lueur du poêle traversait mes paupières, je m'endormais au plus profond de moi-même. »
« Quel sommeil ! (...) Comme une bête au fond d'une étable, la tête sous les couvertures, je me nourrissais de sommeil comme j'aurais tété ma mère, yeux fermés, tout l'être palpitant de joie, suçant la vie à l'état pur, sans rêve. »
 
l'envie de sexe, la nature, le froid, le chaud, l'inconfort, la dureté. Il jouit de tout et nous le fait savoir par son écriture limpide, ses phrases dures et lumineuses. Sa prose consacre le silence et décrit des instants de solitude et d'extase. On découvre un frère un peu fou qui côtoie la mort. Exemple, quand il se couche près d'une bête morte et l'accompagne dans son agonie. 
« Elle bêla, ferma les yeux: pas un cri de douleur, un cri d'appel. Je la berçais. Elle vomit dans mes mains, je la savais condamnée. Son cœur battait à coups rapides: le bruit même de la vie. Qu'avait-elle connu de la vie, cette brebis née en décembre ! Je chantai doucement, pour elle. Elle ne bougea plus. Avait-elle passé ? La vie reprit dans son corps chaud, mais faiblement, comme soutenue par ma présence; il me semblait mourir moi-même.
Elle mourut à six heures du soir, ses yeux grands ouverts.  (...)»
Il vit tout à fleur de peau. Il écrit qu'il est délirant de gaieté, qu'il danse de joie, saoulé par l'air et la vie « ...mon îvresse incomparable devant l'amour, dans la plénitude de ma joie de vivre. »

« Je goûtai quelques instants de paix comme un dieu qui rêve. La fatigue provoque l'apparition dans le sang d'un poison qui drogue vraiment; j'étais éreinté, mais très lucide, l'esprit très libre. »

Il mourra jeune, c'est écrit. François Augiéras meurt à 46 ans, seul, pauvre, à l'hospice de Montignac. L'auteur maudit dans toute sa splendeur.
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L'objet papier: déniché à la bibliothèque Astrolabe, un livre qui n'avait été emprunté qu'une seule fois, le 5 décembre 1998, d'après la fiche collée sur la dernière page où, autrefois, on notait les dates de retour.
« Achevé d'imprimer le 13 décembre 1979, huitième anniversaire de la mort de François Augiéras, par l'Imprimerie de la Charité à Montpellier, ce volume a été tiré à mille exemplaires sur vergé ».
Un beau papier, épais, Le papier vergé est un papier qui laisse apercevoir par transparence de fines lignes parallèles horizontales dans l'épaisseur du papier. Elles sont laissées par les vergeures et les fils de chaîne (fils de couture qui fixent la vergeure aux pontuseaux) qui sont les fils en métal qui forment le tamis avec lequel est fabriqué le papier. Les pontuseaux sont les baguettes de bois qui soutiennent les vergeures et les fils de chaîne. Wikipédia


vendredi 6 septembre 2013

Georges Perec, énumérer le réel

Georges Perec, Tentative d'épuisement d'un lieu parisien. Christian Bourgois éditeur.
Les 18, 19 et 20 octobre 1974, à diverses heures du matin, de l'après-midi ou en soirée, Georges Perec, écrivain français, a décrit ce qu'il voyait. L'endroit choisi: la place St Sulpice, à trois postes d'observation, le tabac St Sulpice, le café de la Mairie et sur un banc.
Place St Sulpice 2012
 Google Street View

« Mon propos dans les pages qui suivent est de décrire  ce que l'on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n'a pas d'importance: ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des gens, des voitures et des nuages. »
Le quatrième de couverture est trop lyrique:  « un regard,une perception humaine, unique, vibrante, impressionniste, variable, comme celle de Monet devant la cathédrale de Rouen. Les mille petits détails inaperçus qui font la vie d'une grande cité. »
Non, c'est juste une contrainte et un exercice amusant et/ou ennuyeux. Tout le monde peut le faire et peut apporter sa perception des choses, du décor. Mais c'est lui qui en a eu l'idée.
Ce qui me reste de ce très court texte: une impression de monde en mouvement (les autobus, les pigeons, le temps), une France de 1974 avec divers détails disparus, l'humour de Perec, je l'imagine avec sa grande barbe et son air amusé derrière la vitre d'un café. La fatigue de l'énumération entraîne une sorte d'ironie, de lâcher-prise.

Je me suis amusé à noter ce qui n'existe plus, ce qu'on ne verrait plus de nos jours.

  • L'ORTF n'existe plus, on ne voit plus guère de méhari, on dirait SDF plutôt que clochard, et ils consomment au moins autant de bière fortes que le vin rouge à la bouteille. 

vélomoteur, vélosolexbaudruche bleue, boîte de Ripolin.
- On ne voit plus d'hommes à pipes et à sacoches noires. On les dirait sortis d'un album de Tintin, d'ailleurs, quand il voit tel chien, Pérec note: un chien genre Milou.
- Les deux-chevaux sont aujourd'hui devenues des objets de curiosité alors qu'elles sont tellement nombreuses que l'écrivain note "hantise des deux-chevaux vert pomme". L'autre voiture dominante: les DS, elles aussi disparues. Et l'Autobianchi Abarth, et la Yamaha 125 rouge.
- Il n'y a plus de vespas, de triporteur des postes, de flic à vélo, d'agent à képi, de grand-mère gantés, de grand-mère à cape qui font la tournée avec leur tronc pour la Journée Nationale des Personnes âgées. Et ceux qui ont déjà donné se signalent par leur petit écusson de papier.
- Mais il y a toujours des japonais photophages, sauf qu'ils ne sont plus les seuls maintenant, tout le monde prend des photos. Quand on pense que Flick'r n'existait pas à l'époque... Cela donne le vertige: que sont devenues toutes ces photos de Paris qui ont éclos au Japon il y a 40 ans ?...
- Il voit Jean-Paul Aron, Paul Virilio et l'agent de police n°5976 qui offre une certaine ressemblance avec Michael Lonsdale (qui lui existe toujours, chouette !)
- On ne dit plus aubergines pour désigner les contractuelles.
Voilà, en écrivant ce billet, je me rends compte à quel point ce court texte réveille des souvenirs, un peu comme un monde déshydraté qui se mettrait à regonfler... La mise en contact des mots avec une mémoire réveille des images, un monde sort de ce livre, comme un manège qui se mettrait à vivre, un peu comme à la fin du film Playtime de Jacques Tati.

La Jalousie, de Alain Robbe-Grillet

Littérature expérimentale
La Jalousie, de Alain Robbe-Grillet, 1957, éditions de Minuit.

La Jalousie s'adresse à un lecteur curieux qui a envie de sortir des sentiers battus du récit traditionnel. Ce n'est pas une lecture si difficile que ça si on a conscience du point de vue dans l'art en général, et en littérature en particulier.

Le lecteur doit s'incarner dans ce regard, en comprendre ou en inventer le sens.
On ne saura rien de celui qui raconte, ni son nom, ni sa situation. Le quatrième de couverture nous dit que c'est un mari qui surveille sa femme, mais ce pourrait être aussi bien un fantôme dont on dresse le couvert. Il ne parle pas, on l'ignore, il ne fait pas de bruit.
"Les chaussures légères à semelles de crêpe ne font aucun bruit sur le carrelage du couloir".  
Il décrit les choses et les êtres. C'est un regard qui constate la présence mais aussi l'absence.
 La silhouette de A..., découpée en lamelles horizontales par la jalousie, derrière la fenêtre de la chambre, a maintenant disparu.
 La topographie de la plantation est si soigneusement décrite qu'on a l'impression d'y avoir demeuré. Il capte des détails pour capturer le réel.
L'épaisse barre d'appui de la balustrade n'a presque plus de peinture sur le dessus. Le gris du bois y apparaît, strié de petites fentes longitudinales. De l'autre coté de cette barre, deux bons mètres au dessous du niveau de la terrasse, commence le jardin.  
Il observe le jeu de séduction entre A..., la femme du récit, dont la féminité attire le regard :
Il est manifeste qu'elle a déjà pris sa douche. Elle a gardé son déshabillé matinal, mais ses lèvres sont fardées, de ce rouge identique à leur rouge naturel, à peine un peu plus soutenu, et sa chevelure peignée avec soin brille au grand jour de la fenêtre, lorsqu'en tournant la tête elle déplace les boucles souples, lourdes, dont la masse noire retombe sur la soie blanche de l'épaule. 
et Franck, le propriétaire d'une plantation voisine, qui vient sans son épouse Christiane, prendre l'apéritif ou dîner. Ils sont servis par le boy. Les soirées se finissent dans l'obscurité complète sur la terrasse.
Il y a une attention extrême à ce que nous voyons tous les jours. Les détails infimes auxquelles nous ne prêtons pas attention. Une volonté de saisir le monde avec des phrases. En le pétrifiant dans des paragraphes, on le possède, on a un pouvoir sur lui. Le fait de décrire ou de se souvenir de choses auxquelles les autres ne prêtent pas attention donne un sentiment de maîtrise. Mais on a jamais accès aux pensées de l'autre. On ne peut que deviner, se tromper peut-être.
Les visions, les obsessions se succèdent. Jusqu'à brouiller la chronologie. La scène du scutigère écrasé, le cognac versé, les ouvriers à l'extérieur, les sons des grillons, la femme à sa coiffeuse, la main aux doigts effilés... Comme dans un esprit jaloux qui traque les mêmes souvenirs, les mêmes scènes. Ce que fait le "regard" du récit, tout amoureux obsessionnel a pu rêver de le faire. Saisir la moindre image fugace d'un être aimé et l'épingler avec des mots, comme pour en épuiser le mystère.
Est-ce-que j'ai aimé lire ce livre, que m'a t-il apporté ?
Des images restent très fortes, la plantation, la maison, l'acuité du regard du narrateur. Une immobilité qui ressemble à celle de notre vie de tous les jours. Nos moments de vide dans une journée, l'ennui sans lequel les moments forts n'auraient pas la même valeur.
Est-ce que je le conseille ? Je le conseille à celui ou celle qui aime écrire et qui voudrait s'inspirer des techniques de description ultra précises de Robbe-Grillet.

Un livre que j'avais au programme en Lettres modernes et que je n'ai jamais lu. Quand c'est obligatoire, officiel, c'est moins drôle. La lecture doit rester un vice. Et l'avantage du blogueur sur l'étudiant, c'est la liberté d'esprit, on lit comme lecteur, sans s'encombrer de théories littéraires. Même si, une fois terminé, je vais faire des recherches avec curiosité sur ce livre issu de la mouvance du Nouveau Roman. L'article de Wikipédia semble pas mal.